Darra Adam Khel, l’usine à armes illégales du Pakistan

Il y a quelques mois de ça, je m’étais lancé sur le blog dans la fiction, une fiction dans laquelle je défendais ma peau au Pakistankalachnikov à la main. Évidemment, ça n’était qu’une affabulation, mais je ne m’étais pas moins inspiré d’un lieu, lui, bien réel, Darra Adam Khel. Cette ville qui se situe dans les zones tribales du Pakistan, au sud de Peshawar, à quelques encablures de la frontière afghane est l’usine à armes illégales de toute la région. Un lieu étrange à n’en pas douter, mais étant situé en zone tribale, il fallait pour s’y rendre un permis, enfin ça, c’était la théorie. En pratique, se rendre à Darra Adam Khel en 2000 était un jeu d’enfant. Je suis donc allé y pointer le bout de mon nez.

Les zones tribales du Pakistan

Zones tribales pakistanaisesUn peu de géographie pour commencer, comme nous l’explique Wikipédia, on appelle zones tribales une région située au nord-ouest du Pakistan. Tribale, le nom fait un peu barbare, on imagine tout de suite des chasseurs de têtes ou je ne sais quoi, mais il n’en est rien. Mais sérénité et quiétude ne sont pas non plus forcément les maîtres mots de cette région.

La région est peuplée majoritairement de pachtous qui ont été de tout temps assez hostiles à un pouvoir central, quel qu’il soit. En conséquence de quoi, aussi bien durant l’ère coloniale et la domination anglaise qu’une fois obtenue l’indépendance, le deal entre le gouvernement et les zones tribales était en gros « tu me laisses tranquille, je te laisse tranquille ». Elles bénéficiaient d’un statut de semi-autonomie et l’armée pakistanaise n’y mettait pas les pieds.

Mais le touriste que je suis ne peut pas avec son visa de touriste entrer dans les zones tribales. Pour ça, il faut un permis. Enfin ça, c’est la théorie, c’est ce qui est écrit dans mon guide, avec la démarche à suivre pour obtenir ce permis. Mais un jour, Hamza, le serveur du restaurant où j’ai établi mes quartiers à Peshawar me demande si je suis déjà allé à Darra Adam Khel (ici, on dit juste Darra). Il me dit que je devrais aller y faire un tour, que c’est un endroit très étrange. Quand je lui parle de permis, il se marre.

Darra […] un endroit très étrange

Le permis est en effet nécessaire pour passer le checkpoint à l’entrée de Darra, mais plutôt que de s’enquiquiner avec l’administration pakistanaise pour obtenir le sésame, Hamza me conseille d’opter pour le package « guide policeman ». Même si j’ai une vague idée, je demande quelques explications sur ce package. « Et bien c’est très simple, au checkpoint, on te demandera ton permis. Tu dis que tu n’en as pas et qu’il te faut donc un guide policeman, et le tour est joué, tu payes 100 Rs (environ 1 $) et un policier t’accompagne pour une visite de Darra. Personne ne s’enquiquine plus à demander un permis, c’est trop compliqué. » Un touriste allemand présent est également intéressé, nous décidons donc d’y aller ensemble le lendemain.

En route pour Darra Adam Khel

Darra est à 40 km de Peshawar. Après une heure de minibus, nous arrivons au checkpoint. Un policier avec un grand sourire nous demande nos permis. Avec le même grand sourire, je lui réponds « on n’a pas de permis monsieur, un guide policier, c’est possible  ? », en espérant  que tout fonctionne comme prévu. Maintenant qu’on est arrivé, ça serait tout de même dommage de devoir faire demi-tour rentrer bredouille. Et comme prévu, il nous gratifie d’un « pas de problème, 100 Rs chacun et je suis votre guide ».

Nous descendons du minibus et commençons la visite guidée dans les rues de Darra Adam Khel. En fait, c’est complètement irréel, les rues ne sont qu’une succession de petites échoppes qui sont à 99% des armureries. Comme partout au Pakistan, tout le monde est très avenant et nous salue chaleureusement. Un vendeur nous convie dans sa boutique. On nous invite à nous asseoir, on nous offre un chaï, bref l’accueil à des allures tout ce qu’il y a de plus normal, nous sommes au Pakistan et le touriste étranger y est roi. Dans l’atelier, un homme est affairé sur les finitions d’un silencieux.

Dans un atelier à Darra Adam Khel

Dans un atelier à Darra Adam Khel

Il nous explique qu’on peut lui amener n’importe quelle arme à feu, il en fera une copie en quelques jours. Le plus surprenant dans l’histoire étant que tout est fait avec des outils des plus rudimentaires, un tour et de simples outils à mains. On se croirait dans l’atelier du mécano qui répare les mobs et les vélos, sauf que non, l’arme qu’il a entre les mains n’est pas un pistolet à eau, mais une copie de … je ne sais plus quoi, je n’y connais rien sur le sujet.

L’autre côté déconcertant, c’est que lui semble trouver ça des plus normal. Il nous pose même des questions sur le prix de diverses armes à feu chez nous, ce dont nous n’avons bien évidemment pas la moindre idée. Il nous vante le rapport qualité-prix imbattable de sa production. Si j’ai bonne mémoire, 200 $ pour une kalachnikov.

On se croirait dans l’atelier du mécano

Nous ressortons dans la rue, et c’est à nouveau la même scène, une succession d’armureries, rien d’autre. Nous suivons notre « guide policeman » dans une contre-allée, toujours pas la moindre épicerie en vue, les vendeurs de pistaches ayant laissé la place aux vendeurs de munitions. Au pied des ateliers, des gamins sont assis en train de travailler le cuivre pour les munitions à coups de marteau. Et là, le policier nous demande si on veut une photo souvenir. Je pense dans un premier temps qu’il nous propose une photo tous ensemble, mais il me dit ensuite, « non non, pas avec moi, avec ça », et ça, c’est un AK-47. C’est 100 Rs pour la photo et 500 Rs pour le chargeur. Je ne comprends alors pas très bien pourquoi il en coûte 400 Rs de plus pour avoir le chargeur sur la kalach pour la photo, mais j’ai mal compris, 500 Rs, c’est pour vider un chargeur, en vrai !

Je ne suis pas le plus grand ami des armes, mais tant qu’à être venu ici, même si c’est, j’en conviens, assez idiot, je ne résiste pas à la tentation de poser vaniteusement devant l’appareil photo, un AK-47 entre les mains. Vous auriez fait quoi vous ? Même si je trouve toujours ça aussi idiot aujourd’hui, j’avoue tout de même que cette photo m’amuse pas mal.

Une reconversion possible ?

Une reconversion possible ?

Mon ami allemand veut quant à lui la totale, à savoir la photo et le chargeur. On nous amène donc à l’arrière dans un petit terrain vague face à une petite colline. Quelqu’un explique à mon comparse comment tenir la kalachnikov. Il essaye d’abord quelques coups puis passe en automatique et vide le chargeur. On se croirait à la fête foraine, sauf que ça fait beaucoup plus de bruit et un nuage de poussière s’élève alors que les balles percutent la roche. Je décline l’offre d’en faire autant, la photo me suffit.

Retour dans la rue. Le policier nous indique que la visite se termine, et c’est alors qu’on nous propose un petit souvenir. J’imaginais une douille de balle ou quelque chose comme ça, mais non, on nous propose d’acheter un stylo pistolet ! J’ai oublié le prix de la bête.

Souvenir de Darra Adam Khel

Souvenir de Darra Adam Khel

Nous déclinons, mais d’après notre guide, pas mal de touristes se laissent tenter par ce stylo un peu spécial ! De retour à Peshawar, je m’attable à mon restaurant préféré. Hamza s’approche de ma table et me dit, « alors Darra, c’est vraiment bizarre hein ? ». Oui, c’est vraiment bizarre Darra. À vrai dire, je ne pense pas avoir jamais vu depuis un lieu aussi étrange.

Darra aujourd’hui

Aller faire du tourisme au Pakistan de nos jours n’est évidemment plus de tout à l’ordre du jour, et encore moins à Darra qu’ailleurs. Les zones tribales sont devenues le fief des talibans pakistanais hostiles au gouvernement. L’armée pakistanaise y a mené plusieurs raides ces dernières années et c’est le terrain de prédilection des drones américains. L’histoire a tourné au cauchemar. Darra Adam Khel est toujours l’usine à armes illégales de toute la région et participe donc grandement à son instabilité.

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Laurent Claudel

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog, c'est ici.

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