Voyage en cargo vers le Bénin : le temps des réflexions

Après ce petit intermède panoramique, la saga à bord du Grande Lagos le long des côtes africaines se poursuit. Ça fait maintenant une semaine que je suis à bord, alors est-ce que c’est ennuyeux un voyage en cargo ? Un épisode entre barbecue et réflexion durant lequel mon fidèle cargo va me mener jusqu’au Libéria. Jusqu’à présent, mes récits cargo ont connu bien peu de blagonettes, à part une fausse évacuation du navire. En plus, c’était parfois technique, limite ennuyeux à en mourir quoi ! Alors j’ai dit stop, il fallait bien que mon karma gag en voyage se rappelle à moi. Non non, rien de bien méchant, mais j’en ai comme toujours bien ri.

Pour suivre la position du Grande Lagos, chaque coordonnée GPS est précédée d’un lien et d’un numéro qui renvoie aux positions numérotées sur la carte en fin d’article.

Lundi 16 novembre

13 – 8 h 30 : latitude 24,09° nord, longitude 17,24° ouest, vitesse 14,6 nœuds.
Aujourd’hui, c’est barbecue. Dès le matin, le cuisinier et quelques marins s’affairent sur le cochon qui a gagné le gros lot. Il est embroché puis rôti sur le pont sur un bidon en ferraille qui fait office de barbecue. Tout le monde partagera la même table au mess de l’équipage. Repu plus que jamais, vient ensuite l’heure de la sieste.

Matelot au barbecue
Matelot au barbecue

Avant mon départ, vous étiez nombreux sur les réseaux sociaux à vous demander si voyager deux semaines sur un cargo, ça n’était pas un peu long. Comment pouvait-on bien s’occuper à bord durant ces deux semaines ? Ça fait maintenant plus d’une semaine que je suis à bord et j’avoue jusqu’à présent ne pas m’être ennuyé une seule seconde. Je bouquine, j’écris ces quelques lignes, je discute avec les marins, je vais faire un tour sur la passerelle. Maintenant que nous sommes au large de l’Afrique, nous ne croisons plus beaucoup de navires, mais ça n’en reste pas moins magique, contempler l’horizon, un horizon épuré à l’extrême.

Quelques films emportés sur mon ordinateur portable agrémentent également les soirées. Une pause café, une balade sur le pont pour prendre le soleil, et puis surtout, je me repose. Trop de nuits un peu trop courtes avant le départ avaient fait de moi un presque zombi. Bref, je savoure ces instants de temps suspendu.

J’aime ces moments de calme, et c’est bien pour ça que cette idée de partir pour un voyage en cargo me plaisait tant. Si vous aimez être toujours dans le mouvement, ça ne vous conviendra sans doute pas, mais pour ma part, je n’ai pas besoin qu’on me propose en permanence des distractions. J’aime me sentir autonome, autosuffisant, profiter simplement du voyage.

La sérénité d'un voyage en cargo

Au loin, un bateau de pêcheurs.

Navire au large de l'Afrique

Un vraquier.

Navire au large de l'Afrique

Un autre vraquier.

Quant aux navires de croisière, bien que n’y ayant jamais mis les pieds, j’ai comme l’impression que sur ces immeubles flottants, tout est fait pour vous distraire du simple fait d’être en mer. Sur un cargo, c’est tout l’inverse, aucune distraction superflue. Sur l’océan, on est au calme, coupé du monde et le cargo n’essaye en aucune sorte de vous le faire oublier. Il respecte ce calme. Je suis venu pour ça et en savoure chaque instant.

Chaque matin après le petit-déjeuner et le soir après dîner, je relève via le GPS de mon téléphone notre position. Nous progressons lentement vers le sud, vers notre port de destination, Cotonou. J’apprécie plus que jamais cette lenteur, loin de la frénésie du monde.

Ma présence à bord intrigue la plupart des marins. Ils me demandent si mon véhicule est à bord, si je travaille pour Grimaldi (l’armateur), si je voyage pour mon travail, si j’ai de la famille au Bénin, si c’est moins cher que l’avion. Ma suite de « non » les laisse pour le moins perplexes. Comme je l’ai déjà dit, la plupart d’entre eux n’aiment pas vraiment ce métier qui les éloigne des mois durant de leur famille. Donc forcément, que l’on puisse payer pour voyager sur un cargo leur semble pour le moins incongru.

Ulysses, le second lieutenant, sort del'atelier.

Ulysses, le second lieutenant, sort del’atelier.

14 – 18 h 30 : latitude 21,61° nord, longitude 17,74° ouest, vitesse 14,9 nœuds.
Nous voici maintenant au large de la Mauritanie. Au loin, à travers la nuit, apparaissent les lumières de deux navires, à moins que ça ne soit Nouadhibou.

Mardi 17 novembre

15 – 8 h 30 : latitude 18,03° nord, longitude 17,90° ouest, vitesse 15,8 nœuds.
La mer est toujours aussi calme. Visiblement c’est parti pour durer. C’est plutôt une bonne chose que je sois passé à côté des tempêtes, même si j’aurais bien aimé tester un peu plus de tohu-bohu, d’objets qui valsent et autres joies d’un plancher flottant. C’est évidemment beaucoup moins drôle si on est malade, mais faute de tempête, je ne saurai pas si je peux prétendre au statut de vieux loup de mer. La réponse est sans doute non, mais qui sait, les miracles sont si vite arrivés de nos jours !

j’aime les contrastes. Ils gardent l’esprit en éveil, bousculent les certitudes et sont également un des grands attraits du voyage. Un voyage sans ça ? Pouah, pourquoi pas rester assis dans son canapé devant la télé tant qu’on y est ?

16 – 18 h 30 : latitude 15,61° nord, longitude 17,87° ouest, vitesse 14,3 nœuds.
Ce soir, nous naviguons à 20 milles au large de Dakar. J’espérais apercevoir les lueurs de la ville, un halo de lumière à l’horizon, mais on ne voit pour ainsi dire rien, tout au plus une faible lumière intermittente. À la vue de ce clignement fugace au loin, je me sens un peu mélancolique. Est-ce à dire que la terre me manque ? Je n’en ai pourtant pas l’impression, mais ce halo est bien anémique pour me faire imaginer la ville vibrionnante que doit être Dakar. Je manque sans doute d’imagination.

Mercredi 18 novembre

17 – 8 h 30 : latitude 12,25° nord, longitude 17,41° ouest, vitesse 14,5 nœuds.

Il fait maintenant chaud dès le matin sur le pont et la fraîcheur de la nuit a disparu. Disparue sauf dans ma cabine où je dors bien enfoncé sous les couvertures. À Anvers, le chauffage rendait les nuits parfois étouffantes, ici, là clim les rend pour le moins fraîches, allez comprendre !

Le regard plonge dans la mer
Sillage du Grande Lagos

Remous à l'arrière du Grande Lagos. Les barbelés, c'est pour les pirates et les clandestins.

Remous à l’arrière du Grande Lagos. Les barbelés, c’est pour les pirates et les clandestins.

Inlassablement, le Grande Lagos fend les flots, transformant dans son sillage le bleu profond de la mer en écume. Qu’un peu de houle arrive et il lève le museau, il fait le fier, puis s’incline respectueusement. Il poursuit ce petit pas de danse tel un vrai gentleman. Mais face à la mer, il fait un peu son modeste. Il ne bombe pas trop le torse, on ne sait jamais, la mer est parfois cruelle. Il convient de la respecter.

La passerelle et l'horizon.

La passerelle, l’horizon et un peu d’écume.

Ce soir, le soleil en se couchant a mis le feu à tout l’horizon. C’est durant ce genre de moments que la solitude du voyage en cargo est un luxe à nul autre pareil. Profiter seul, sans autres distractions de cet instant fugace, le regard suspendu à l’astre du jour jusqu’à le laisser embrasser l’horizon. Le soleil se couche au large des côtes africaines pour renaître sur les côtes américaines. Et tel un fidèle pèlerin, il reviendra nous saluer au petit matin.

Coucher de soleil au large de l'Afrique Coucher de soleil au large de l'Afrique

18 – 18 h 30 : latitude 9,99° nord, longitude 16,71° ouest, vitesse 14,8 nœuds.
Cette nuit, la mer est d’huile et un halo de brume entoure le Grande Lagos. On s’attendrait presque à voir flotter sur le pont des fantômes, des djinns, ou encore à accoster dans la jungle, en pleine mangrove. L’Afrique se nimbe de mystère.

Jeudi 19 novembre

Parfois, quand je me réveille durant la nuit, les vibrations et le ronronnement du moteur du Grande Lagos me laissent à penser que je suis en fait à bord d’un avion. Serais-je à bord d’un vol très très long-courrier (déjà 9 jours de vol à ce jour). Sans doute plutôt un vol intergalactique, à moins que ça ne soit une mission vers Mars !

19 – 8 h 30 : latitude 7,47° nord, longitude 14,41° ouest, vitesse 15,1 nœuds.

Ce matin, le pont est recouvert d’eau. La brume a donc cédé la place à la pluie durant la nuit. Les pays s’enchaînent à un rythme accéléré. Hier la Guinée-Bissau et la Guinée-Conakry, aujourd’hui la Sierra Leone. Nous sommes ce matin au large de Freetown.

Voiture sur le pont supérieur du Grande Lagos

Voici venue l’heure de l’intermède burlesque. Alors que je sors prendre l’air et contempler une fois de plus la mer, je me retrouve sous une légère pluie équatoriale. Je m’installe tranquillement sur un banc posé sur le pont, à l’abri. Tiens, il est gris ce banc ? Pourtant, dans ma tête, il était plutôt marron. Enfin bon, moi et les couleurs. Je m’assieds, ah mince, bien qu’abrité, il a pris l’eau et est humide. Je prends appui sur ma main gauche pour me relever. Ah bah non, c’est pas de l’humidité, ça colle, c’est de la peinture, de la peinture grise ! Il n’y a plus qu’à sortir la brosse et le savon pour voir si mon pantalon est récupérable. Quand je vous dis que non, on se s’ennuie jamais à voyager sur un cargo ! Le lendemain, Ulysses, le second lieutenant à qui je rends visite quotidiennement sur la passerelle, me dira que la pluie a ruiné les petits travaux de peinture auxquels il s’était consacré la veille. Oui oui, la pluie…

20 – 18 h 30 : latitude 6,31° nord, longitude 12,32° ouest, vitesse 14,5 nœuds.
Sous une lune voilée de brume, nous continuons notre progression dans la nuit. Au loin, quelques lumières, sans doute Morovia, capitale du Libéria. Ces capitales côtières que l’on imagine au loin, les unes après les autres, c’est autant de futurs points de chute, autant de mystères à percer, autant de futurs voyages. Depuis le large, ça n’est rien, tout au plus quelques lumières, mais c’est tout un imaginaire qui se déploie. Des capitales au passé ravagé par la guerre et maintenant assoupies, apaisées et qui m’appellent.

Itinéraire du voyage en cargo

Tu aimes One Chaï ?

Alors aime aussi la page Facebook s'te plaît 😍

Merci d'avance ...

Tais-toi, je l'aime déjà ➪

Merci !

Laurent Claudel

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog, c'est ici.

Une dose régulière de One Chaï ?

Les nouveaux articles directement dans ta boite mail environ chaque 2 semaines.

Un chaï, ça soigne tout, c'est garanti zéro spam et zéro frais de port 😉