14 jours à bord du Grande Lagos : le départ

Après 3 jours à faire du sur place sur les quais du port d’Anvers, cette fois-ci, l’heure du départ a sonné. Le Grande Lagos quitte Anvers pour la mer du Nord avant de croiser au large des côtes françaises. Le récit de cette traversée sera beaucoup plus linéaire que ce à quoi je vous ai jusqu’alors habitué. Je vais vous livrer au fil des jours mon quotidien, mes impressions, mes réflexions à bord du Grande Lagos. Là aussi réside le plaisir de cette longue traversée, déconnecter du monde, complètement.

La nuit est tombée, le départ est imminent
La nuit est tombée, le départ est imminent
Pour suivre la position du Grande Lagos, chaque coordonnée GPS est précédée d’un lien et d’un numéro qui renvoie aux positions numérotées sur la carte en fin d’article.

Mardi 10 novembre

1 – 8 h 30 : latitude 51,24° nord, longitude 3,16° ouest, vitesse 13,2 nœuds.

Alors que je me lève, ça y est, nous sommes en pleine mer. À 8 h du matin, le pilote vient de quitter le Grande Lagos et nous nous éloignons de l’embouchure du port d’Anvers. Nous devions larguer les amarres la veille à 22 h. J’étais impatient d’assister au départ, mais à minuit, la rampe d’accès du navire n’étant toujours pas relevée, je suis allé rejoindre les bras de Morphée dans ma cabine. Nous larguerons les amarres peu de temps après. Dans 11 jours et 3720 milles 16 890 km, nous serons à Abidjan et dans 14 jours à Cotonou, ma destination finale.

Après 8h de manoeuvre pour quitter le port d'Anvers, le pilote quitte le navire
Après 8 h de manœuvre pour quitter le port d’Anvers, le pilote quitte le Grande Lagos

Quatorze jours durant lesquels je vais donc partager la vie des 25 membres d’équipage. Je suis le seul passager à bord. Il aurait dû y avoir 26 marins, mais la veille du départ, une grosse sangle qui maintenait des marchandises a lâché, blessant sérieusement un marin. Une mâchoire fracturée et 5 dents brisées. Il est maintenant à l’hôpital d’Anvers. Dans son malheur, il a eu la chance, si je puis dire, que l’accident se produise à terre. En mer, c’est tout de suite beaucoup plus compliqué. Il y a bien un hôpital à bord, mais pas de médecin.
Nous croisons à bâbord un ferry P&O qui se rend à Bruges. Tant à bâbord qu’à tribord, impossible de regarder dans aucune direction sans voir un ou plusieurs navires. Pas de doutes, nous sommes bien dans un des passages maritimes les plus fréquentés du monde. Vous aurez remarqué, j’espère, que je commence à devenir un vrai marin, je ne parle plus de gauche et de droite ! Je n’en suis pas encore tout à fait à la reconversion, mais je progresse.

Le Grande Lagos, c’est pas un boat mon ami, c’est un ship

Je fais encore quelques boulettes comme parler aux marins de boat, ce qui les froisse tout de même un tantinet. Je ne sais pas si la distinction est la même en français (amis marins à vos claviers), mais on finit par m’expliquer qu’un boat, c’est un p’tit truc de rien du tout. Le Grande Lagos, ça n’est pas un boat mon ami, c’est un ship (plutôt une ship d’ailleurs) ou un vessel.

Le ciel est bas et gris, mais la mer est calme. Quelques vagues écument de-ci de-là, mais hormis quelques craquements et vibrations à bord, tout baigne.

Radeau de sauvetage
Radeau de sauvetage gonflable
Au large de Bruges
Au large de Bruges
Cargo géant de la China Shipping Line
Cargo géant de la China Shipping Line
Un marin, le regard perdu vers le large
Un marin, le regard perdu vers le large

Durant l’après-midi, un bateau porte-conteneurs chinois nous double à tribord. C’est un monstre de 400 m. À côté, le Grande Lagos avec ses 236 m ferait presque figure de nain. Du coup, est-ce que les marins de ce géant des mers peuvent parler de boat à propos du Grande Lagos ? Prend garde moussaillon Lolo, il ne s’agirait tout de même pas de mortifier ce cher capitaine. Puisqu’on t’a dit que tu étais à bord d’un ship.
2 – 18 h 30 : latitude 50,65° nord, longitude 0,71° ouest, vitesse 13,2 nœuds.
Une fois la nuit tombée, la mer devient bien plus menaçante. Elle est toujours calme, mais le vent sur le pont ainsi que la noirceur dans laquelle nous sommes plongés sont terriblement intimidants. L’étrave du navire fend la mer, laissant de part et d’autre un bouillon d’écume. J’avoue avoir un peu de mal à m’imaginer, à cet instant, à bord d’une frêle goélette. Mais le Grande Lagos, c’est du solide, c’est un gros bateau vaisseau !

Au loin, à tribord, les lumières de l’Angleterre et à bâbord la France.

Mercredi 11 novembre

3 – 8 h 30 : latitude 49,75° nord, longitude 3,55° ouest, vitesse 11,2 nœuds.
Ce matin, pratiquement plus aucune vague, mais une houle de 2 à 3 mètres qui fait tanguer le navire, nous berçant légèrement d’avant en arrière. Le ciel nuageux laisse filtrer ici et là quelques rayons de soleil du plus bel effet. Ce soleil réchauffe les esprits, mais pour le reste, sur le pont, le bonnet reste de rigueur.

Lever de soleil sur la Manche

Lever de soleil sur la Manche

Après déjeuner, je monte à la passerelle de navigation. La passerelle, pour les non-initiés dont je faisais encore partie il y a peu, c’est le poste de commande du navire. Située dans la partie la plus haute du vaisseau, elle offre un point de vue incomparable, qui plus est confortablement installé à l’abri des éléments.

Le poste de pilotage est véritablement impressionnant. Radars, cartes, vitesse du navire, courants, vent ; sur un navire moderne comme le Grande Lagos, tout est relevé et contrôlé électroniquement. Plus besoin de sortir son compas, son sextant et autres instruments de navigation. Les photos y sont malheureusement interdites, donc pour voir ça de plus près, vous savez ce qu’il vous reste à faire 😉

Vue depuis la passerelle, la houle fait se lever puis plonger la proue dans un mouvement de balancier tout de même assez impressionnant. On ressent évidemment ce tangage, mais étant pour ainsi dire au centre du navire, ça reste modéré.

À l'avant, la passerelle de navigation du Grande Lagos
À l’avant, la passerelle de navigation

Alors que nous quittons le rail d’Ouessant, Ulysses, le second officier confirme notre position au contrôle français ainsi que le nombre de personnes à bord et la quantité de marchandises transportées. Nous quittons la zone d’Europe du Nord où, en raison de la réglementation environnementale, il est interdit de brûler du fioul lourd, beaucoup trop polluant. Une fois franchie cette limite, nous changeons donc de carburant pour une version bien moins cher et au fumet plus prononcé. Non, Volkswagen n’y est pour rien, le Grande Lagos est un navire fabriqué en Corée du Sud par Hyundai !

4 – 18 h 30 : latitude 48,67° nord, longitude 5,95° ouest, vitesse 12 nœuds.
Ce soir, au mess des officiers, le calendrier Grimaldi accroché au mur fait office de balancier, battant la cadence du temps au rythme de la houle, donc bien plus lentement qu’une horloge. Le symbole parfait du temps qui aurait ralenti à bord du navire. À quoi bon battre la seconde, respirons plutôt.

Jeudi 12 novembre

5 – 9 h 15 : latitude 45,82° nord, longitude 8,19° ouest, vitesse 14,3 nœuds.
Cette nuit, j’ai été gentiment bercé par le tangage du navire. Au fond, pour ne pas souffrir du mal de mer, peut-être aurait-il fallu ne jamais cesser, depuis la petite enfance, d’être bercé ! Mais pour le moment, tout va bien, je ne suis pas malade. J’en arriverais presque à souhaiter que ça remue un peu plus, histoire de voir ce que ça donne. Mais pas si vite, je pourrais le regretter le moment venu !

Ce matin, un joli lever de soleil au programme. La houle a pour ainsi dire cessé. Une certaine routine s’est mise en place. Je vais prendre mon petit-déjeuner à 8 h, pendant ce temps-là, Darwin (Darwin, Ulysses, j’espère que vous appréciez les prénoms pas vraiment banals des marins philippins), le steward, nettoie ma cabine.

Au large, quelques navires...
Au loin, quelques navires…

Il fait plutôt frais à bord ce matin, et j’ai du mal à me réchauffer, ce qui me fait un peu rêver aux latitudes plus chaudes qui nous attendent.

Je commence à prendre mes aises, à connaître un peu mieux les marins. Certains se font discrets quand d’autres sont curieux, mais tous, pour ainsi dire, semblent avoir le sourire accroché aux lèvres. Je déambule dans les coursives, sur le pont supérieur, j’observe la mer et c’est un peu difficile à expliquer, mais je suis aux anges.

Les journées sont rythmées par les repas. Petit-déjeuner à 8 h, déjeuner à midi et dîner à 18 h. Ici, je ne mange pas, je me bâfre littéralement. À chaque repas, une entrée, deux plats et un dessert, le tout mitonné par Salvatore, le cuistot italien qui connaît, on peut le dire, son affaire.

Coursives du Grande Lagos
Coursives du Grande Lagos
Coursives du Grande Lagos
Le Grande Lagos construit par Hyundai
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Salle de fitness à bord
Salle de fitness à bord
Mess des officiers. Au centre le capitaine.
Mess des officiers. Au centre, le capitaine.

6 – 18 h 30 : latitude 43,90° nord, longitude 9,65° ouest, vitesse 13,7 nœuds.

Après dîner, je vais faire un tour à la passerelle. De nuit, tout est plongé dans le noir. Seuls les écrans de contrôle apportent un peu de lumière. Un homme surveille en permanence l’horizon, alerte au moindre problème. Cette tâche est on ne peut plus monotone. Mes visites semblent donc être appréciées. Mais même en ma présence, William, le marin de quart, me parle, mais ne quitte jamais l’horizon des yeux. Les lumières des autres cargos vacillent jusqu’à disparaître. La visibilité est de plus en plus réduite. Nous traversons une averse.

À 22 h 30, dernière visite sur le pont avant d’aller me coucher. Dehors, tout est calme. Nous sommes au large de l’Espagne. Le vent n’est plus qu’une petite brise insignifiante et la mer est d’huile. On se croirait sur un îlot perdu au milieu de l’océan, les autres navires en vue avec leurs quelques lumières étant d’autres îlots. Et moi, bien sûr, je suis Robinson !

Itinéraire du Grande Lagos

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1. 6 890 km
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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