Abri, porte d’entrée de l’île de Saï et du temple de Soleb

Quand il s’agit de choisir un itinéraire de voyage au Soudan, on ne se pose généralement pas dix mille questions. Une fois franchie la frontière depuis l’Égypte, il n’y a de toute façon qu’une route qui suit, comme il se doit, le Nil. Et le long de cette route, une des premières bourgades de réelle importance est Abri.

Wadi Halfa est une ville frontière, et les villes frontières sont toujours un peu étranges, des lieux avant tout de transit. J’ai donc hâte de découvrir le Soudan et les Soudanais vaquer à leurs activités quotidiennes.

Accessoirement, Abri est également la porte d’entrée pour visiter l’île de Saï ainsi que le temple d’Amon à Soleb. C’est même la principale raison pour laquelle les touristes posent leur sac ici.

Se faire un ami à Abri

Ma première activité quand j’arrive quelque part, c’est de trouver un toit pour la nuit. Car tu en conviendras, pas d’abri à Abri, ça serait vraiment ballot. J’ai bien conscience d’avoir atteint ici la quintessence du jeu de mots dans sa forme la plus pure !

Pas d’abri à Abri, ça serait vraiment ballot

Mon guide Bradt, parle d’un dénommé Magzoub qui serait la personne à trouver pour dégoter un hébergement. Il paraît qu’il est connu comme le loup blanc au marché. Alors que j’arrive au centre, une vieille guimbarde ralentit à ma hauteur. Son propriétaire, des plus affable, se penche par la fenêtre :

  • Lui : salut comment ça va, tu viens d’où ?
  • Moi : salut, je suis Français. Je cherche un dénommé Magzoub, tu sais où je peux le rencontrer ?
  • Lui : Magzoub ? C’est moi, je m’appelle Magzoub !

Ça semble un peu trop facile pour être vrai, à croire que la moitié de village s’appelle Magzoub, mais pas du tout, j’ai bel et bien trouvé mon homme. Il tient une petite guesthouse toute simple sur les rives du Nil, un véritable havre de paix.

Magzoub et sa Morris Minor à Abri

Magzoub nubian traditionnal Guest House
Magzoub nubian traditionnal Guest House

Magzoub est tout autant aimable que chaleureux, rendant sa compagnie des plus plaisante. Transpire en lui la fierté d’être Soudanais et surtout Nubien. Il ne fera jamais part directement d’une quelconque aversion envers l’Égypte (la construction du barrage d’Assouan en Haute-Égypte a entraîné un exil massif du peuple nubien qui a vu ses terres noyées par les eaux du lac Nasser). Mais il n’empêche qu’il prend tout de même un malin plaisir à répéter sans cesse que les Égyptiens n’ont de cesse d’arnaquer les étrangers (qu’ils soient touristes ou Soudanais), mais qu’au Soudan, une telle chose n’arriverait jamais. Il faut bien reconnaître qu’il n’a pas complètement tort.

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Vieilles Toyota à Abri

Ane Abri

Abri, ça n’est pas grand-chose. Un petit bourg dont le centre s’active un peu les jours de marché. Au centre, quelques échoppes et quelques bouis-bouis où je prends rapidement mes habitudes. Comme souvent en voyage, si la première gargote me convient, elle sera mon local. Je préfère, plutôt que de tester les autres restos qui servent peu ou prou la même chose, créer des liens en revenant au même endroit.

Chez Ibrahim, le menu est sommaire, un jour foul, le lendemain macaronis, mais on y mange bien et l’hospitalité n’y est pas un vain mot.

Resto chez Ibrahim

Bien repu, l’heure est venue pour une petite balade digestive avant la sieste (tu noteras que je gère raisonnablement bien tout ce qui est stress et surmenage).

Le tourisme à Abri étant une affaire sensiblement plus modeste qu’aux pyramides de Gizeh ou au Musée du Louvre, je n’y passe pas vraiment incognito. On n’a de cesse de me saluer, me serrer la main et s’enquérir de mon nom et d’où je viens. Rien d’inhabituel dès lors que l’on est dans une région du monde qui ne voit pas passer trop de touristes, mais ici, c’est fait avec plus de douceur. On ne se retrouve pas à subir une sorte d’interrogatoire permanent comme ça peut-être par exemple le cas parfois en Inde. Il n’y a ni impératif ni urgence. On vous fait simplement la politesse et l’honneur de s’intéresser à vous. Nul ne semble jamais être intrusif.

Commerçant Abri

Et pour être bien certain de faire bonne impression, on m’offre des dattes, on me présente aux autres membres de la famille. C’est tellement chaleureux que c’en est un vrai bonheur.

Au gré de mes balades, je croise des paysans dont la timidité n’est pas le trait de caractère le plus manifeste. Bien que le Soudan compte deux langues officielles, l’arabe et l’anglais, à la campagne, pour ainsi dire personne ne parle un seul mot d’anglais. Mais ça ne tempère pas pour autant leur enthousiasme et leur volonté de venir discuter avec moi.

Quand l’un veut que je le prenne en photo dans son champ, l’autre m’emmène sur les rives du Nil pour me montrer sa motopompe rouge Ferrari made in China comme il s’en fait si fièrement l’écho. Le Nil, ce fleuve nourricier sans qui aucune vie ne serait possible ici, car à Abri, il ne pleut jamais. La dernière pluie, c’était il y a plus de 20 ans ! Magzoub s’en souvient, il était encore lycéen.

Champ Abri

Paysan devant sa pompe à Abri

Paysan Abri

Une fois sorti du centre, marcher n’est pas toujours si aisé, car de temps à autre, une vieille Toyota (LA voiture de circonstance) s’arrête pour me charger. Et refuser demande toutes les précautions du monde, car nul ne veut décevoir autant de bienveillance.

Anticipant le problème de la langue pour communiquer, j’avais investi dans une méthode d’arabe avec laquelle j’avais bien bossé avant de partir, mais tout ça ne me mène pas bien loin. C’est d’ailleurs un peu pour ça que je retournerai 6 mois plus tard au Caire durant un mois pour y prendre des cours d’arabe. Mais je digresse…

Plaque immatriculation Soudan
Parfait pour apprendre les chiffres arabes

L’île de Saï

L’île de Saï est une île de 12 km sur 5 au milieu du Nil à quelques kilomètres au sud d’Abri. L’île est décrite comme étant une perle archéologique, encore faut-il être archéologue ! Peuplée depuis au moins 12 000 ans, ça donne matière à creuser pour les fouilleurs de vieilles pierres, mais de cette longue histoire, bien peu de choses restent visibles aujourd’hui, hormis les restes d’un fort ottoman datant du XVIsiècle. Des fouilles ont lieu sur l’île encore aujourd’hui.

Ne t’attends donc pas vraiment à voir la huitième merveille du monde ici. Mais la balade n’en vaut pas moins le détour. L’île pour ainsi dire désertique est des plus paisible. Aucun pont pour y aller, il faudra donc attendre l’heure du traversier hors d’âge pour traverser le Nil.

Traversier Sai

Traversier Sai

Traversier Sai

Derrière les ruines du fort, au loin, le djebel Abri.

Djebel Abri

Quatre colonnes de granites, les restes d’une église médiévale que le vent du désert n’a pas emportés.

Piliers église Abri

Et parfois à Saï, on se croit un peu dans la jaquette d’un album des Pink Floyd.

Lits ile de Sai
A momentary lapse of Saï island !

À Tabaj, le village d’où se prend le traversier, se trouve un mausolée que je ne saurais que trop te recommander de visiter. Évidemment, comme partout au Soudan, tu ne passeras pas inaperçu et quelques serrages de mains et échanges de sourires seront forcément au programme.

Mausolée Tabaj

Infos pratiques

Le traversier pour Saï n’effectue la traversée que 4 fois par jour, le premier étant vers 8-9 h le matin. Le dernier retour est vers 16 h, mais bien se renseigner à l’aller pour ne pas rester coincé sur l’île.

Pour rejoindre Tabaj à 10 km au sud d’Abri pour le traversier, il est possible de prendre n’importe quel transport qui va au sud depuis Abri, ou encore de faire du stop, mais les véhicules sont assez rares. Sinon, Magzoub peut t’y emmener dans sa Morris Minor et venir te rechercher l’après-midi. Tarif négociable autour de 50 SDG1.

Le Temple de Soleb

Un peu plus au sud, les ruines du temple d’Amon à Soleb sont les mieux préservées d’un temple égyptien au Soudan. La balade commence par une quarantaine de kilomètres à la place du passager dans la mythique Morris de Magzoub. Elle se prolonge par un petit tour de bateau pour traverser le Nil, car le temple d’Amon se trouve sur l’autre rive du fleuve.

Traversée Nil Soleb

Ce temple compte un peu plus de 3300 ans au compteur. Son architecte, le bien nommé Amenhotep fils de Hapou, qui comptait déjà à son actif la construction des Colosses de Memnon à Thèbes a remporté haut la main l’appel d’offres. Mais à Soleb, notre bâtisseur a utilisé un gré un peu trop tendre, si bien qu’à peine 300 ans après sa construction, le temple d’Amon avait déjà perdu l’essentiel de son aura. Des malfaçons dans le BTP du temps des pharaons, qui l’eu cru !

Tu te doutes donc aisément que les 3000 autres années qui ont suivi n’ont pas vraiment amélioré les choses. Tu ne vas donc pas te trouver devant une version soudanaise de la grande salle hypostyle du temple d’Amon à Karnak. Salle hypostyle il y eut, mais la salle hypostyle a pour l’essentiel disparu.

Temple d’Amon à Soleb

Temple de Soleb

Temple de Soleb

Le gecko du coin chope peut-être un torticolis à trop lever la tête vers le sommet des quelques colonnes encore debout, mais normalement, tes cervicales devraient résister vaillamment.

Mais ce que tu ne trouveras pas en grandeur, tu le trouveras en quiétude. Je suis resté sur place une petite heure et n’ai pas croisé âme qui vive. Et seul devant ces colonnes de pierre, tu pourrais, sous l’effet du soleil qui cogne un peu trop tes tempes, t’imaginer en explorateur venant juste de découvrir ces ruines. À noter qu’une prédisposition à une certaine mégalomanie est tout de même requise pour que l’illusion soit parfaite.

Infos pratiques Soleb

Soleb se situe à 45 km au sud d’Abri. N’importe quel transport qui va au sud depuis Abri pourra te déposer près des rives du Nil face au temple d’Amon. Une fois là, il faudra ensuite trouver un bateau et négocier le prix de la traversée.

J’ai pris l’option simple, à savoir faire appelle au service taxi de Magzoub (300 SDG aller-retour) puis 100 SDG pour le bateau.

En théorie, il y a des droits d’entrée à payer pour la visite du temple d’Amon, mais comme souvent au Soudan, faute de visiteurs, il n’y avait personne pour me vendre un ticket d’entrée.

Infos pratiques Abri

Wadi Halfa – Abri : Des minibus partent du centre de Wadi Halfa vers Abri. Il n’y a pas vraiment d’horaire fixe et ils partent, comme c’est souvent le cas au Soudan, quand ils sont pleins. La route est très bonne et les 180 km sont couverts en 2 h.

Où dormir à Abri : Il y a un hôtel au centre d’Abri, le El Fagre Hotel, mais la meilleure option reste sans doute la maison d’hôte de Magzoub (Magzoub nubian traditionnal Guest House), en bordure du Nil. C’est plus cher (compter 150 SBG la nuit), mais le lieu est vraiment très agréable.

  1. Livres soudanaises[]
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Tu en sauras plus sur ce blog et sur moi dans l'à propos.