Only in Cairo : anecdotes cairotes

Une des expressions favorites des adeptes de l’Inde pour expliquer l’inexplicable est : only in India1seulement en Inde. Évidemment, l’Inde a un niveau en matière d’incongruité à faire pâlir un hippopotame. Mais force est de reconnaître que Le Caire peut à ses heures concourir avec la certitude d’en sortir auréolé d’une mention des plus honorable. Certes, l’immanquable dodelinement de la tête ne sera pas de la partie, mais croyez-moi, le décalage culturel peut produire ici également de véritables merveilles, des merveilles purement cairotes. Et ça ne serait que justice de lui accorder le label only in Cairo.

Aussi me suis-je dit que j’allais vous conter deux petites anecdotes cairotes, les plus savoureuses d’un stock plus conséquent. La première m’a été rapportée sur place au détour d’une conversation. La seconde quant à elle s’est offerte à moi un matin ordinaire au café du coin.

Bouteilles de vodka et frigidaire

Ça ne vous étonnera pas outre mesure si je vous dis qu’au Caire, dès le printemps venu, il y fait chaud, voir même très chaud. Et donc, forcément, pour encaisser cette chaleur parfois pesante en ville, on aime à se désaltérer à grandes rasades d’eau fraîche.

On pourrait bien sûr stocker cette eau au frigo dans de vulgaires bouteilles en plastique, sauf qu’ici, on a du style. Pendant de nombreuses années, la mode était à la bouteille de Jack Daniel’s recyclée en carafe. Une bouteille de whisky vide, le genre de sésame qu’on ne trouve pas si facilement dans un pays musulman pratiquant. Mais même en matière de carafe d’eau recyclée, la mode change. Et c’est ainsi qu’un jour, on est passé de la bouteille de Jack Daniel’s et une bouteille de vodka (dont j’ai oublié la marque) dont le verre épais était jugé parfait pour la circonstance.

La protagoniste de cette histoire est Polonaise et est venue au Caire il y a quelques années dans le cadre de ses études pharaoniques. Au Caire, elle est tombée amoureuse de Yussuf et c’est rapidement installé avec lui. Ses parents, d’un milieu catholique très pratiquant, n’étaient pas forcément des plus enjoués à l’idée de ce futur gendre musulman. Mais bon, ils aimaient beaucoup leur fille et ont accepté son choix sans trop sourciller.

Mais il a tout de même bien fallu venir voir au Caire qui était ce Yussuf. Le papa, trop heureux de revoir sa fille, y est allé. Là, vous êtes peut-être en train de vous demander quel rapport il peut bien y avoir entre cette histoire de bouteilles et de Yussuf. Patience, nous y voilà.

De bon matin, en plein été caniculaire cairote, ce papa polonais sort de la douche une serviette nouée autour de la taille et se dirige vers la cuisine. Et là, alors qu’il s’apprête à franchir le seuil de ladite cuisine, il aperçoit le frigo ouvert. Dans la porte, une rangée de bouteilles de vodka pleines, et devant ce frigo, Yussuf en train d’en vider une cul sec. Notre papa polonais se serait écrié ‘mille sabords, même en Russie, je n’ai jamais vu ça” !

PS : je ne saurais que trop vous recommander de lire ci-dessous le commentaire de Fabienne qui est un complément des plus savoureux à cette anecdote. J’en ris encore !

Vendeur jus d’orange rue Al Azhar
Un jus d’orange pour se rafraîchir ?

L’heure des sens uniques

Durant mon mois au Caire, même si mes cours d’arabe m’ont bien occupé, j’ai tout de même passé un nombre incalculable d’heures à siroter des chaïs au café du coin, en bas de l’immeuble où j’habitais. Cette rue qui fait également office de parking est en sens unique. Mais c’est un sens unique cairote. Qu’est-ce donc ? Un sens unique cairote est une rue dans laquelle on ne circule que d’un sens. Jusque là, rien de bien extraordinaire. De toute façon, la rue est bien trop étroite pour qu’on puisse s’y croiser.

Là où l’esprit cairote se glisse dans la rue, c’est que bien que l’unicité de la direction à un instant donné soit irrévocable, cette même direction n’a aucune raison d’être immuable. Il est tout à fait possible que durant quelques secondes ou minutes extra temporelles, par on ne saurait dire quel phénomène quantique, un basculement opère. Je sens que j’en ai perdu quelques-uns dans l’histoire.

Plus concrètement, s’il est couramment admis que la rue Gawad Housny s’emprunte dans une direction sud-nord, il est raisonnablement envisageable que ce matin, à 10 h 23 précise, une Fiat Regata s’y engage du nord vers le sud. Hassan, son conducteur, est on ne peut plus convaincu de son plein droit. D’ailleurs sa mère le lui a rappelé à 10 h 07 : “dépêche-toi de partir Hassan, la rue Gawad Housny roule de l’autre sens à 10 h 23”.

Donc Hassan, quand il se retrouve coincé au milieu de la rue par Ahmed au volant de sa Seat Malaga, il est un peu contrarié. Mais loin d’adopter une posture de repli, il mouline du bras à la fenêtre de sa Fiat puis frappe la portière du plat de sa main histoire d’en imposer un peu. Mais Ahmed ne se laisse pas impressionner. On ne la lui fait pas. Depuis qu’il est né, la rue Gawad Housny s’emprunte du sud vers le nord, 10 h 23 ou pas 10 h 23, Hassan ou pas Hassan, il passera.

Et c’est là qu’entre en scène le troisième personnage, j’ai nommé l’intendant au parking. Rappelez-vous, la rue Gawad Housny fait également office de parking sous la vigilance on ne peut plus tatillonne de cet intendant. Et là forcément, on passe d’une scène assez banale à une véritable pièce de théâtre en trois actes.

Il n’est pas impossible que mon imagination, bien plus flamboyante que ma maîtrise de l’arabe, ait quelque peu transformé les dialogues. Mais croyez-moi, assis tranquillement à boire mon thé face à cette scène, je ne peux qu’accorder un 20/20 aux protagonistes tant leur jeu d’acteur était exceptionnel. Et c’est clairement dans ce genre de situation que je rêve pas parler arabe couramment, car un tel spectacle en arabe, ça a vraiment de l’allure.

Rue Gawad Housny
La rue Gawad Housny et mon café un petit matin

Poil de Cairote

Si vous êtes friands de ce genre d’anecdotes cairotes, je ne saurais que trop vous conseiller de lire Poils de Cairote de Paul Fournel. Paul Fournel a vécu au Caire en tant qu’attaché culturel de l’ambassade de France de novembre 2000 à juin 2003. Durant ces 3 années, il a rédigé chaque jour une sorte de chronique de sa vie au Caire vue à travers les yeux d’un Occidental. Toutes ne sont pas aussi pétillantes, mais certaines sont on ne peut plus savoureuses. Sans compter que la merveilleuse plume de l’auteur ne fait qu’en décupler le piquant. Si cette lecture ne vous donne pas envie illico presto de faire un détour par Le Caire, c’est à en perdre son latin et son arabe !

J’en viens d’ailleurs à me demander quelles étaient les intentions de l’amie qui m’a prêté ce livre à mon retour. Voulait-elle me rappeler aux bons souvenirs de ce séjour d’un mois au Caire, ou souhaitait-elle au contraire me rendre nostalgique au point que je n’ai qu’une envie, y retourner dès que possible. Dans la mesure où le marque-page resté à l’intérieur du livre est une fiche de débarquement pour l’immigration égyptienne, je n’ai à vrai dire plus vraiment de doutes !

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1. seulement en Inde
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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