Au bout de la vallée de Wakhan, il y avait Langar

Le récit de mon voyage au Kiffistan dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan est en pause depuis bien trop longtemps. Ça n’est pas que je n’avais plus envie de vous parler du Pamir, qui compte sans conteste parmi mes meilleurs voyages, mais mon esprit a vagabondé. Langar fut sans doute en terme de paysages la cerise sur le gâteau. Ici, la vallée s’élargit, et les montagnes au loin, qui ne sont pas en reste, montent encore un peu plus haut. Impressionné par un tel spectacle, mes yeux s’extasièrent comme rarement, et mon estomac, voulant être certain que je ne reparte pas sitôt arrivé, lâcha prise.

Nous nous étions quittés à Ishkashim, à l’entrée de la vallée de Wakhan. À l’est d’Ishkashim, la route poursuit son chemin vers Langar. Trouver suffisamment de passagers pour remplir un 4×4 jusqu’à sa prochaine destination n’est jamais chose facile dans le Pamir. On vous vend plus que de raison du “on part dans une demi-heure”, mais il est toujours difficile de savoir si le chauffeur de la jeep vous mène en bateau ou si ce sont ses hypothétiques passagers qui mènent la danse. Ces derniers ne semblent en effet pas toujours des plus décidés à partir. Si ce n’est pas aujourd’hui, ça sera demain.

Savoir faire preuve d’une grande patience est une vertu de circonstance. Au grès de nos allers venus dans les rues d’Ishakchim à bord du 4×4, nous finissons par embarquer une jeune maman tout juste sortie de la maternité avec son nouveau-né. Nous sommes donc au complet et fin prêts, sauf qu’elle a décidé avant de se rendre à Langar d’aller manger chez sa tante ici, à Ishkachim. Qu’à cela ne tienne, nous sommes tous invités à déjeuner. Une heure plus tard, une fois repu de langman, de pain et de chaï, nous nous activons enfin.

Tout au long de la route, l’heure est à la moisson de l’orge et du blé. Tout se fait ici à la force du poignet. De machine, il n’y en a point. Hormis quelques Lada usées, des marchroutkas et quelques 4×4, les seuls engins motorisés sont des bulldozers qui daignent s’attaquer de temps à autre à ces montagnes pour y tracer et retracer sans cesse une route. Route qui sera plus tard lavée par une crue du fleuve ou tout simplement effacée et engloutie sous un pan de la paroi qui se sera fait la belle. La montagne n’est pas toujours partageuse, et parfois, elle se venge de cette intruse, cette route qui serpente à ses pieds après avoir taillé dans ses entrailles.

La bulldozer contre la montagne.
Le combat du bulldozer contre la montagne.

À mi-parcours, un hôte assez imposant s’est installé sur les flancs de cette montagne, le fort de Yamchun. Situé à une position des plus stratégique, il domine toute la vallée de Wakhan et assurait alors la sécurité des caravanes qui empruntaient la célèbre route de la soie. Aujourd’hui, il fait surtout la joie des touristes de passage et la fierté des habitants de Yamchun. Autre temps, autres mœurs. Les adeptes de sources chaudes pourront poursuivre l’ascension jusqu’aux sources thermales de Bibi Fatima. Si par contre vous appartenez à la catégorie des prudes, le maillot de bain n’est pas une option à Bibi Fatima. La seule tenue autorisée étant celle d’Ève ou d’Adam. À noter néanmoins qu’Ève et Adam de se baignent pas ensembles. Les bains ne sont pas mixtes. Les horaires pour les hommes et les femmes alternent.

Le fort de Yamchun
Le fort de Yamchun

Au lot des incongruités, bien qu’il n’y ait ici aucun transport en commun régulier, il n’est pas rare au détour d’un village de passer devant un abribus. Je n’ai jamais vu personne attendre sous l’un de ces abris, mais qu’importe. L’URSS est passée par là et a jugé bon de marquer son empreinte en coulant quelques mètres cubes de béton. Progrès oblige, le Pamir avait droit lui aussi à ses abribus. Un plan quinquennal avait sans doute dû en décider ainsi. Et d’ailleurs, quelle est leur fonction première à ces abris ? Protéger des éléments, sans nul doute, mais lesquels ? La pluie, la neige ou la montagne quand celle-ci vient à dévaler la pente. Force est de constater à la tête de certains de ces abris qu’il n’y avait en fait pas assez de béton pour remplir cette dernière mission.

Langar est situé à la confluence des rivières Wakhan et Pamir. Cette dernière forme ici un delta, irriguant par la même abondamment les champs. J’aide avec le chauffeur un passager à décharger du toit du 4×4 des fenêtres achetées à Ishkashim. Nous nous apprêtons à repartir, mais il ne saurait en être ainsi, l’homme nous invite à dîner. L’hospitalité n’est décidément pas ici un vain mot. Nous partageons donc ce repas avant que le chauffeur ne me dépose un peu plus loin, à l’auberge de Yodgor, le khalifa1chef religieux du village.

La maison de Yodgor en bas à droite sera mon havre de paix à Langar
La maison de Yodgor en bas à droite sera mon havre de paix à Langar
Langar downtown, le centre ville quoi !
Langar downtown, le centre ville quoi ! À droite, le bureau de poste.

Langar a en fait à peine l’allure d’un village tant les maisons y sont étalées. Un vieux conteneur tout rouillé faisant office de bureau de poste et l’épave d’un bus semblent marquer le centre du village. Évidemment, on y trouve également un abribus !

Langar sera pour moi la fin de la route. À la sortie du village, une piste s’élève vers les cimes du col de Karguch à plus de 4300 m avant de rejoindre la Pamir Highway, mais les véhicules déjà peu nombreux dans la vallée deviennent plus qu’élusifs en cette fin de saison sur cette piste. Il y a bien à l’occasion une jeep transportant d’autres touristes pour s’aventurer ici, mais ils refusent le plus souvent de charger d’autres passagers.

La route du col e Karguch au dessus de Langar
La route du col de Karguch au-dessus de Langar

Et puis je suis tellement aux petits soins chez Yodgor qu’une pause de quelques jours n’est pas pour me déplaire. Sa femme et ses filles me dorlotent. Je me ferai même gronder le premier soir devant mon incapacité à terminer une assiette bien trop remplie. Manifestement, un grand garçon comme moi se devait d’avoir l’appétit d’un ogre ! Elles en seront d’autant plus décontenancées quand le surlendemain, je les saluerai au petit matin d’un air un peu blafard. Mais estomac et mes intestins, d’un commun accord, tournent à l’envers. Qu’à cela ne tienne, j’ai connu pire endroit pour faire une pause !

Mais laissons de côté cet ennui gastrique pour en revenir à l’essentiel. L’essentiel étant que les paysages autour de Langar sont un peu la quintessence, rien de moins, des paysages devant lesquels je peux rester des heures en admiration, à la limite de tomber en pâmoison. Certains ne jurent que par les horizons verdoyants, mais pour ma part, mes rêves de nature sont un peu moins hospitaliers. Le côté ultra minéral d’un lieu me fait me sentir tout petit, imaginant les forces telluriques de la terre qui ont fait jaillir ici et là toutes ces pierres. Que ce lieu soit isolé ne fait bien sûr que renforcer cette impression.

Des pierres, encore des pierres, toujours des pierres.
Des pierres, encore des pierres, toujours des pierres.

Et malgré tout, malgré l’aridité des sols, malgré l’altitude, malgré le froid des hivers, malgré l’isolement, des hommes vivent ici. En septembre, c’est la fin de la saison des alpages et les bergers redescendent dans la vallée avec leurs troupeaux. Certains sont très affables et viennent discuter avec moi alors que je suis assis à contempler la scène en mode spectateur de rue. D’autres sont plus distants et passent sans vraiment répondre à mes salutations, mais ils sont rares. La plupart me saluent d’un salam aleykoum.

Bergers en route vers Ishkashim.
Bergers en route vers Ishkashim.
Bergers au dessus de Langar
Malgré l’aridité du sol, les moutons trouvent à grignoter ici ou là

Carnet pratique

Où loger à Langar

  • Langar est un village de 1800 habitants, mais qui est très étalé. J’ai logé pour ma part à la guesthouse de Yodgor qui se trouve à la sortie est du village. Pour la trouver, c’est très simple, en suivant la route principale, on finit par arriver à une fourche avec à gauche la route qui serpente vers le col de Kargushe et à droite, la route qui mène à la guesthouse. Un panneau indiquant une route sinueuse se trouve à cette fourche. Environ 1 km plus loin, sur la droite, avec une grande cour, se trouve la maison de Yodgor. Yodgor parle quelques mots d’anglais.
  • On peut trouve ici ou là d’autres panneaux « home stay » à Langar. Et dans le pire des cas, puisque le russe n’a plus maintenant de secrets pour vous, il suffit de demander 😉

Quitter Langar vers Ishkashim

  • Comme toujours dans cette région, les transports sont peu fréquents. Yodgor n’avait pas connaissance d’un véhicule se rendant directement à Ishkashim le jour de mon départ. Mais en enchaînant trois véhicules Langar-Zong, Zong-Vrang (20 S) et enfin Vrang-Ishkashim (50 S), je suis arrivé à Ishkashim à 15 h en ayant quitté Langar à 9 h. Six heures pour 120 km, c’est raisonnable. Parcourir toute la distance en une journée ne devrait pas poser de problème, mais n’est néanmoins nullement garanti. Dans le pire des cas, trouver à se loger en route n’est pas un problème, il y a régulièrement des « home stay ».

Si le Pamir vous intéresse, je ne saurais que trop vous conseiller d’aller faire un tour sur le blog de Solidream. Ils ont passé l’été pour l’essentiel à vélo dans ces hautes montagnes et en ont tiré une première série de photos du Pamir, sans compter quelques articles. Le résultat est, comme toujours chez eux, splendide.

Chers fidèles lectrices et lecteurs, le blog va connaître une petite pose éditoriale. En effet, j’embarque dans deux semaines à bord d’un cargo qui va me mener d’Anvers à Cotonou au Bénin. Une fois arrivé à Cotonou, je voyagerai une petite vingtaine de jours au Bénin.

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1. chef religieux
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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