Boukhara, l’oasis de la route de la soie couleur vodka

J’arrive à Boukhara la tête lourde, le pas hésitant, la bouche pâteuse et les oreilles remplies de disco allemande, le tout sous un cagnard très ouzbek de près de 40 °C. Il est de bon ton, habituellement, de parler de cette ville avec un certain trémolo dans la voix. Boukhara, cette oasis légendaire, étape de la célèbre route de la soie ; ses mosquées, ses medersas, ses caravansérails. On essaye même d’étaler un peu sa culture en glissant les noms d’Avicenne ou de Rudaki. Mais les conventions sont là pour être bafouées. Je descends donc du taxi qui me dépose au centre-ville tel un joyeux luron rentrant d’une soirée un peu trop arrosée.

Boukhara est ma première étape en Ouzbékistan. J’y arrive après 2000 km de ce qu’on pourrait appeler un marathon automobile. J’ai traîné plus que de raison à Bichkek et faute de pouvoir remonter le temps, il faut tracer. 2000 km et une frontière en trois jours, un superbe road trip diraient certains. Plus prosaïquement, trois jours à enchaîner les marshroutka1taxis collectifs, à avaler du goudron pendant des heures et à boire de la vodka durant les pauses repas.

Sarkozy kaput !

Les Ouzbeks qui ont partagé avec moi les banquettes arrière de ces marshroutka étaient de joyeux drilles à moitié musulmans et à moitié alcooliques, tels des alchimistes qui auraient trouvé le secret de la vodka halal. Froisser leur sens de l’hospitalité en refusant ces quelques lampées de la boisson nationale n’était assurément pas une option, sauf à vouloir bousiller mon karma dès mon premier jour dans leur pays.

Certes, sous ce cagnard, une bonne bière bien fraîche eut été plus adaptée, mais que voulez-vous, ce sont les aléas du voyage. L’essentiel étant que le chauffeur soit resté on ne peut plus sobre. Et puis tout le monde vous le dira, le russe, qui n’est pas au passage la langue la plus simple qu’il soit (même si l’arabe est encore bien plus difficile), devient soudainement pour ainsi dire limpide après quelques toasts de vodka. Encore faut-il être en bonne compagnie.

Nous sommes en septembre 2012, peu de temps après la défaite de Sarko aux élections présidentielles. Aussi, quand un de mes compagnons de route lève son verre au cri de “khorocho Francia, Sarkozy kaput”2très bien la France, Sarko est fichu, le fou rire n’est pas loin. Ces Ouzbeks ont décidément le sens de la formule. 

Mais la vodka, ça n’est pas tout. Ce voyage eut été incomplet sans une bonne dose de Modern Talking agrémenté des bips-bips incessants du détecteur de radars. Modern Talking, ça ne dira peut-être rien aux plus jeunes, mais allez savoir pourquoi, ce groupe de disco allemande du milieu des années 80 est le hit du moment en Ouzbékistan. Alors sortez la vodka et montez le son, vous êtes parés ? You’re my heat, you’re my soul… Allez, plus fort, monte le son !

Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Nous sommes arrivés à bon port. Je pose mon sac dans une auberge et retourne illico me désaltérer de cette eau aigue-marine qui semble avoir quitté les atolls pour mieux tapisser les dômes des mosquées de cette magnifique couleur turquoise. Merde, c’est beau quand même. Ça rappelle furieusement les splendeurs de Yazd et Ispahan en Iran.

Mosquée Kalon et Medersa Mir-i-Arab
Mosquée Kalon et Medersa Mir-i-Arab

C’est beau, mais je reste dans un premier temps un peu sur ma faim. Le centre-ville est impeccable, plutôt bien mis en valeur, mais tout y est pour ainsi dire entièrement dédié au tourisme. Les Ouzbeks sont encore présents, mais comme c’est le cas dans de nombreuses villes touristiques, tout du moins au centre, on ne peut plus vraiment parler d’une quelconque vie de quartier. Même les tchaïkhana3maisons de thé ont des airs d’attrape touriste. Les quelques bus de voyages organisés garés à proximité complètent le tableau.

Un peu naïvement et égoïstement, j’imaginais ça différemment. On est loin d’atteindre les sommets de la disneylandisation de Samarcande, mais il n’empêche, je m’en retourne à mon auberge non sans quelques interrogations.

Quatre jours dans les rues de Boukhara

Après une première nuit chez mes hôtes, retour au petit matin frais, dispo et de bonne humeur dans les rues de la ville. C’est l’occasion de battre un peu en brèche cette première impression mitigée. Les groupes de touristes sont toujours présents, mais comme c’est souvent le cas, ils visitent ça au pas de course, me laissant la plupart du temps peinard assis dans un coin à contempler le spectacle.

Mon spot favori sera la place entre la mosquée Kalon et la medersa Mir-i-Arabi. Le coin est la plupart du temps paisible et mes mirettes ne se lassent pas de ce spectacle. Cette visite virtuelle de cette mosquée Kalon devrait convaincre les derniers septiques, à moins qu’un cortège photographique soit plus dans vos cordes.

Boukhara
Mosquée et vieille bagnole.

Boukhara, Mosquée Kalon

Boukhara, minaret Kalon

Partie de foot devant la mosquée Kalon

Char Minar, Boukhara
Char Minar, char voulant dire quatre évidemment.

Boukhara, mosquée Bolo-Haouz

De retour à l’auberge, surprise, deux policiers sont en pleine conversation avec les propriétaires et le ton ne semble pas être à la franche rigolade. Nous (je suis avec un voyageur polonais) ne comprenons pas exactement les tenants et les aboutissants. Nous comprenons d’autant moins la situation que nous rentrons juste d’un dîner guet-apens où nos voisins de table ainsi que la patronne du resto avaient décidé de porter quelques toasts aux deux touristes qui leur avaient fait l’honneur d’une visite dans ce petit restaurant très couleur locale. Inutile de préciser que les toasts n’avaient pas vraiment la couleur du jus d’orange.

Toujours est-il que la conclusion de ce conciliabule aura des airs d’expulsion. On nous signifie en effet qu’on ne peut pas rester dormir ici, qu’il nous faut trouver une chambre ailleurs. Ça tombe bien, 23 h c’est l’heure idéale pour s’enquérir d’un nouveau toit !

Notre hôte finira, une fois la police partie, par nous repêcher en ville. Ils n’avaient semble-t-il pas assez arrosé la flicaille ces dernières semaines. Vous ne pouvez pas loger où bon vous semble en Ouzbékistan. Les autorités contrôlent ça de près. Seuls les hôtels habilités peuvent accueillir les étrangers et délivrer les certificats d’hébergement que vous êtes sensé avoir pour chaque nuit passée dans le pays.

Citadelle Ark
Citadelle Ark

Boukhara

Samarcande ou Boukhara

Une question récurrente de ceux qui aiment ficeler à l’avance leur planning de voyage est de savoir s’il vaut mieux rester plus longtemps à Samarcande ou à Boukhara. Samarcande de par son nom un rien légendaire fait peut-être un peu plus rêver, mais Boukhara avec les petites ruelles de sa vieille ville est bien plus agréable pour s’y balader. Vous le savez, je n’aime pas voyager au pas de course, et quatre jours étaient parfaits pour profiter pleinement de cette ville.

Le mot de la fin et de toutes les fins

Comme souvent, ces quelques phrases ne sont que le ressenti d’une personne qui n’a fait que passer quelques jours en Ouzbékistan. Alors non, tous les Ouzbeks ne sont pas alcooliques, et ils ne sont sans doute pas non plus tous ultras sympas comme ceux que j’ai pu côtoyer. Ceci n’est donc que la vision bien réelle, mais relativement superficielle d’un touriste de passage. Et cette remarque est valable pour tous mes billets d’ailleurs. Prétendre qu’on a tout compris à un pays, à une culture, quand bien même on y aurait voyagé plusieurs mois est un gros mensonge, ou une ânerie, à vous de choisir votre camp !

Infos pratiques

  • Tachkent-Boukhara : étant arrivé très tard à Tachkent et n’y ayant passé qu’une courte nuit, je n’ai pas pu acheter un billet de train pour rejoindre Boukhara et ai opté pour une marshroutka, un taxi collectif. Une dizaine d’heures pour 670 km bien enjoués dans mon cas. Mais l’option la plus sensée de nos jours pour aller de Tachkent à Boukhara est sans doute le train à grande vitesse Afrosiab qui relie les deux villes en moins de 4 h pour 35 $ en classe éco. À moins que vous ne préfériez le bus, le train ordinaire ou encore le train de nuit.
  • Boukhara-Samarcande : Samarcande distante de 370 km est à 4 h 30 en bus ou 1 h 30 avec le train à grande vitesse Afrosiab.
  • Climat : Boukhara bénéficie d’un climat des plus continental. Résultat, en juillet-août, sortez vos chapeaux, il y fait chaud avec des températures qui frôlent souvent les 40 °C, voir plus.

   [ + ]

1. taxis collectifs
2. très bien la France, Sarko est fichu
3. maisons de thé
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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