Une course avec 4 Porsche sur la route de Khartoum

J’allais vous parler des quatre journées des plus plaisantes que j’ai passé à glandouiller à Abri au nord Soudan, mais n’en faisant qu’à ma tête, je vais finalement commencer par une simple anecdote. Une de ces anecdotes d’un événement des plus improbable, mais dont les voyages peuvent être riches, à condition de laisser à l’improbable le temps de s’exprimer. Car oui, l’improbable est parfois long à la détente. Certaines mauvaises langues iraient même jusqu’à dire que l’improbable à deux de tension, mais pas cette fois. Dans cette histoire, l’improbable m’a amené un soir à faire la course avec Magzoub, mon compère soudanais à bord de sa vieille automobile millésimée 1956. Jusque là, pourquoi pas, mais si je vous dis que nous avons fait la course avec 4 Porsche sur une route nationale soudanaise, vous êtes peut-être, qui sait, un peu plus intrigué, ou pas…

Mais commençons par le commencement. Après avoir traversé la frontière et m’être mis en règle avec l’administration à Wadi Halfa, direction 200 km plus au sud à Abri. Ces quatre journées passées dans cette bourgade comptent sans doute parmi les meilleures de ce voyage au Soudan. Je loge dans une auberge avec vue sur le Nil tenue par Magzoub. De ma fenêtre, je vois les pirogues qui font traverser le fleuve aux villageois. Même si les moteurs pétaradent légèrement, la scène n’en est pas moins assez enchanteresse.

Magzoub en soi est un personnage. Il est affable, parle très bien anglais, mais je reviendrai sur tout ça dans un prochain article. À bas les digressions, pour aujourd’hui, restons en à cette histoire de course automobile. À la campagne, les quelques Soudanais motorisés sont le plus souvent propriétaires d’une vieille guimbarde de marque Toyota. Des vieilles guimbardes qui avancent cahin-caha, cahin-caha étant toutefois par moment un concept davantage présent que celui d’avancer.

Vieilles Toyota à Abri

Mais Magzoub n’est pas n’importe quel Soudanais et entend bien le montrer. L’excentricité automobile est un sujet qui me laisse le plus souvent indifférent, mais je dois bien reconnaître que quand je l’ai rencontré dans les rues d’Abri et que je suis monté à ses côtés dans sa Morris, ça m’a plu. Une Morris Minor 1000 millésime 1956 pour être précis.

Mais je digresse à nouveau. Ce soir là donc, nous débutons par une pause au terrain de foot d’Abri histoire de papoter avec quelques curieux. Puis pour je ne sais plus trop quelle raison, Magzoub aux airs d’un let’s go conquérant m’emmena à bord de la Morris en direction de la route nationale, la route de Khartoum.

Magzoub et sa Morris Minor à Abri

Spectateurs match foot Abri
On discute plus qu’on regarde le match !

À l’approche de la station-service, il m’annonce avoir vu des touristes. Forcément, qui dit touristes dit clients potentiels pour son auberge. Une nouvelle de bon augure donc, car les touristes sont une denrée rare à Abri et au Soudan d’une manière générale. Sauf qu’arrivé à la station, je découvre des touristes un peu différents de ce à quoi je m’attendais.

Quatre Porsche 911 sont sagement garées là, près des pompes. La vision a vraiment quelque chose d’irréel. En l’espace de 5 min, je suis propulsé d’un monde où les quelques voitures présentes sont on ne peut plus hors d’âge à un autre où une troupe de Hollandais et d’Anglais au volant de bolides sont là, arrêtés devant nous. Il s’agit du rallye Race4Health qui relie Alexandrie au Cap en Afrique du Sud avec assistance et tout le tralala en 30 jours.

Quand j’annonce à Magzoub que ces quatre voitures blanches, jaunes, roses et bleues sont des bolides qui valent une fortune, il est à la fois surpris et surexcité.

Porsche du rallye Race4Health à Abri
Au milieu des Porsche, la Morris Minor de Magzoub

À peine sorti de la voiture, Magzoub, plus affable que jamais va discuter avec les pilotes. Le charisme qu’il dégage, sans oublier sa vieille Morris, font rapidement de lui l’attraction du moment. Un des pilotes connaît cette voiture et est épaté d’en voir un exemplaire ici.

Magzoub annonce fièrement que faute de pièces pour réparer celui d’origine, il a équipé lui-même sa Morris d’un moteur de Toyota Corolla 800 cm3, le seul moteur qu’il ait trouvé au Soudan qui rentrait sous le capot. Et pour calmer au plus vite le sourire un peu moqueur des pilotes, il annonce la couleur, 100 km/h en vitesse de pointe, les gars.

Même s’il est extrêmement fier de sa voiture, il n’en est pas moins fasciné par ces bolides garés devant lui. Il pose dix mille questions et revient vers moi sidéré après qu’on lui ait annoncé que le moteur qui ronronnait à l’arrière de ces Porsche avait une cylindrée de 3000 cm3. Il est sidéré, mais pas abattu pour autant si j’en juge par la proposition qu’il fait à l’un des pilotes : “OK guys, let’s race”1OK les gars, faisons la course !

Sa proposition est interprétée plus comme une boutade qu’autre chose, ce qui le chagrine un peu, car lui était très sérieux. Mais il continue à papoter ici et là. À noter que j’en fais autant, car même si ce rallye me laisse pour le moins dubitatif, je n’en suis pas moins curieux et ces pilotes sont on ne peut plus sympathiques.

OK guys, let’s race !

Nous discutons donc chacun dans notre coin, jusqu’à ce que ça sente l’heure du départ pour les quatre Porsche. Magzoub vient alors vers moi en courant : Let’s go. Il démarre la Morris Minor à toute berzingue et nous voilà lancés sur la route nationale en direction de Khartoum.

Les Porsche arrivent alors les unes après les autres, déboîtent, restent quelques secondes à notre hauteur, font un dernier coucou, avant d’écraser le champignon et disparaître à l’horizon sous le soleil couchant. La scène est magnifique. Magzoub est toujours aussi excité, mais une pointe de déception se fait tout de même ressentir. On sent bien qu’il espérait pouvoir livrer un peu combat. Mais fair-play, il s’avoue vaincu face à ces bolides.

Nous faisons demi-tour pour rentrer à Abri. Mais il n’a pas encore complètement déclaré forfait. Il redémarre sur les chapeaux de roue, enclenche les vitesses les unes après les autres, jusqu’à atteindre un faux plat en descente. Là, pied au plancher, j’ai pour ainsi dire l’impression qu’il baisse la tête pour aller encore un peu plus vite. Le compteur de la Moris Minor ne fonctionne plus, mais sur mon téléphone, le GPS affiche 103 km/h. Je lui montre, il est heureux, il jubile. Il n’a donc pas menti, son bolide, le plus beau des bolides, monte bel et bien à 100 km/h.

Compteur de la Morris Minor

Moi qui éprouve plus de dédain qu’autre chose pour la chose automobile (je n’en possède plus depuis bien longtemps), si on m’avait dit qu’un jour, je serais heureux de faire ainsi la course au Soudan avec des Porsche à bord d’une vieille guimbarde de 60 ans ! L’expérience, même si elle n’est pas banale, a un côté indéniablement futile. Mais ce 20 novembre 2016 à Abri, croyez-moi, le bonheur était au rendez-vous. Merci Magzoub et merci aussi à ces pilotes, vous avez fait ma journée !

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1. OK les gars, faisons la course
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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