Si je vous contais ma traversée de la frontière Égypte-Soudan

Cette première semaine passée au Caire et à Assouan en guise d’apéritif fut un enchantement, mais ça n’était pas le but de ce voyage. Je suis passé par l’Égypte pour des raisons administratives. Obtenir mon visa pour le Soudan à Assouan semblait être une mission bien plus accessible qu’à Paris. Le jour J est donc arrivé. Ce matin je quitte Abou Simbel aux aurores, et ce soir, je serai à Wadi Halfa, au Soudan. Ça n’est pas bien loin, tout au plus 350 km, mais cette balade prendra tout de même 13 h. Bah oui, les frontières terrestres, c’est rarement le genre d’affaire qui se règle en 5 minutes.

Pour se rendre au Soudan, il y a un bateau qui part d’Assouan et qui, après avoir navigué une vingtaine d’heures, accoste à Wadi Halfa. Sur le papier, c’est un peu le rêve. Le bateau n’a pas la réputation d’être ce qu’on pourrait appeler confortable, mais c’est à peu près le cadet de mes soucis. Comment rêver meilleure arrivée au Soudan qu’en se laissant doucement glisser sur les flots ? Sauf qu’il n’y a qu’un départ par semaine, chaque dimanche, et aujourd’hui, nous sommes mardi.

J’enclenche donc le plan B, plan B qui consiste à prendre à 4 h 30 du mat un bus à la gare routière d’Assouan. On est bien d’accord, le plan B fait un chouia pâle figure, mais la simple idée que le Soudan est maintenant aussi proche suffit amplement à me faire rêvasser. Tamam, hamdoulilah.

La gare routière

3 h 45, je sors de l’hôtel en quête d’un taxi. Le chauffeur me demande si je vais à Abou Simbel qui est normalement en effet la destination de choix du blanc-bec à la recherche d’un taxi au petit matin. Quand je lui réponds que je vais à Wadi Halfa, un énorme sourire traverse son visage « you go Sudan, very good ». Il est Égyptien et pas Soudanais comme je l’imagine alors, mais il est aussi Nubien. Il est donc heureux d’entendre que je rejoins ceux qu’il considère comme ses frères. La Nubie égyptienne a disparu en 1970 sous les eaux du lac Nasser. La culture traditionnelle nubienne, le long des rives du Nil, n’existe pour ainsi dire plus qu’au Soudan de nos jours.

4 h, sur le parking de la gare routière, de nombreux passagers attendent, certains sont assis sur les bancs, quand d’autres dorment par terre, emmitouflés dans une couverture. Ils sont presque tous Soudanais. Je rejoins un groupe installé autour d’un brasero où l’on prépare du café et du chaï. Je n’ai pas eu le temps de saluer deux personnes qu’un siège m’est offert. Le sourire est ici bienveillant et le café de circonstance.

You go Sudan ? Very good !

5 h 30, toujours à la case départ à glandouiller quand soudain, tout s’active. On fait monter des passagers à bord d’un bus, mais je n’y ai pas droit. Au dire du maître de cérémonie, ce bus-là n’est pas pour moi. Je suis Français, donc ça tombe bien, on va me mettre dans une « french car » (une Pigeot 504) pour aller au barrage d’Assaoun où un autre bus en provenance du Caire et à destination de Khartoum nous attend, moi et mes cinq compatriotes. Ils sont évidemment Soudanais, mais ne chipotons pas, ce petit quart d’heure de 504 suffira amplement à en faire des compatriotes.

Le chauffeur de la 504 du genre « tiens voilà un touriste, j’vais tenter ma chance » essaye de me soutirer quelques Livres égyptiennes pour la course. Je lui explique alors dans un arabe parfait que j’ai déjà payé mon billet de bus et qu’il n’aura donc rien de plus. Évidemment, je ne parle pour ainsi dire pas un mot d’arabe, mais il comprend très bien le message.

6 h 30, un bus avec 40 nouveaux compatriotes, eux aussi majoritairement soudanais, apparaît. Nous quittons finalement Assouan à 7 h. Alors certes, on pourrait suggérer à demi-mot que c’était bien la peine de s’être levé à 3 h 30, mais ça sera aller un peu vite en besogne, car en voyage, le temps perdu, ça n’existe pas.

Abou Simbel

10 h, nous voilà à Abou Simbel. À vol d’oiseau, nous ne sommes plus qu’à 70 km de Wadi Halfa, mais l’oiseau qui est en moi tardant quelque peu à s’exprimer, il me reste encore quelques heures à égrainer.

Traversier Abou Simbel Qustul
Un traversier… pour traverser.
Temple d’Abou Simbel vu du lac Nasser
Au loin, les temples d’Abou Simbel

10 h 30, nous sommes à bord du traversier, qui comme son nom l’indique va nous faire traverser le lac Nasser d’Abou Simbel à Qustul. La croisière ne dure qu’une heure, mais c’est suffisant pour me ravir au-delà du raisonnable. Le lac est infesté de milliers de minuscules moucherons qui viennent gentiment jouer à picoti picota, mais je décide de les regarder de haut, de les snober purement et simplement. J’ai autre chose à faire que de me laisser emmerder par ces bestioles, j’ai un lac à traverser !

Lac Nasser

Lac Nasser

Traversier Abou Simbel Qustul
Des îlots de roches ici et là.
Traversier Abou Simbel Qustul
Arrivée sur l’autre rive, à Qustul

Qustul

12 h, nous sommes devant le poste d’immigration égyptien. Une grille flanquée de murs vient nous barrer la route. Le chauffeur du bus obtempère et s’arrête. Aladin finit par ouvrir la porte. S’ensuit un long ballet où il faut passer ses bagages au scanner puis partir en quête du tampon de sortie.

Je commence donc par jouer des coudes jusqu’à une fenêtre d’où semble émerger un uniforme. Dans ces situations, il convient d’oublier toutes les années d’éducation où l’on nous a appris à faire bien gentiment la queue. J’arbore un grand sourire, et comme tout un chacun, je pousse ! Je pousse jusqu’à être au pied de la fenêtre, devant les grilles. Et là, je dégaine mon Gogo-Gadgetobras pour tendre à travers les barres de fer mon passeport sous le nez de l’officier de l’immigration.

Mais vient alors une question incongrue de la part du douanier « where you go ? ». Comment ça where I go ? Bah disons que quand je me suis levé ce matin, j’ai été pris d’une envie soudaine d’aller au parc Astérix, mais je me suis dit que plutôt d’y aller directement, un petit passage par la frontière égypto-soudanaise, ça pourrait-être sympa ! Ce cher douanier moustachu ne semblant pas vraiment d’humeur taquine, je me contente d’un bah « I go Wadi Halfa ». Et là, paf, « not here, here Egypt ».

Pas complètement convaincu d’avoir saisi le sens profond de son annotation verbale, je relève la tête du guidon et regarde autour de moi. Effectivement, je n’aperçois aucun de mes compatriotes soudanais et comprends qu’en toute logique, je suis en fait à contresens. Je suis dans l’équipe go to Egypt, alors qu’il serait sans doute plus judicieux de rejoindre l’équipe go to Sudan qui a de bien meilleures chances d’arriver ce soir à Wadi Halfa. Passer une frontière à contresens, si ça se trouve, c’est un coup à remonter le temps !

15 h, s’en est déjà fini de l’immigration égyptienne. Le premier acte du ballet est terminé. Il aura duré 3 heures. Reste le second acte, avec de nouveaux acteurs, j’ai nommé l’immigration soudanaise.

Passer une frontière à contresens, si ça se trouve, c’est un coup à remonter le temps !

Avant que ne s’ouvre la grille, un douanier à l’uniforme couleur bleu camouflage arborant fièrement des lunettes de soleil d’aviateur monte à bord. Pour compléter le portrait, un écouteur vissé dans l’oreille gauche et la mâchoire chewing-gumisée où tu n’aimerais pas être à la place du dit chewing-gum imposent un certain respect. L’aplomb qu’il affiche derrière ses verres opaques et l’assurance que lui confère l’uniforme laissent à penser que de cette oreillette sortent des ordres d’un supérieur démoniaque plutôt qu’un air des Village People.

Sauf que le sourire Ultrabrite que cet officier me décroche une fois à ma hauteur casse un peu le portrait. Ce faux air d’Amin Dada n’était en fait visiblement qu’une sorte de m’as-tu-vu, un peu comme s’il paradait pour le casting de Top Gun 2. Si au Soudan, même les douaniers sont sympathiques…

Les bagages sont inspectés méticuleusement. À ce jeu, le privilège du touriste me donne droit à une fouille pour ainsi dire inexistante de mon sac à dos. Pour les Soudanais chargés d’innombrables biens achetés en Égypte, il en va tout autrement. On compte le nombre de paires de chaussures, de ventilateurs et autres bouilloires. On vide tous les sacs, laissant comme il se doit à son propriétaire la difficile mission d’y faire à nouveau tout rentrer une fois le ratissage terminé.

17 h, les derniers passagers regagnent le bus. Le deuxième acte n’aura donc duré que 2 h. Dit comme ça, ça peut sembler bien long, mais entouré de mes compatriotes soudanais, nous avons papoté. Comme souvent, mon passeport français a fait bien des envieux. Pensez donc, un passeport qui ouvre pour ainsi dire toutes les portes, c’est presque de la magie noire. À l’heure soudanaise, il est en fait 18 h. Plus qu’une demi-heure de route et nous serons à Wadi Halfa.

Wadi Halfa

18 h 30, je descends du bus. La nuit vient juste de tomber sur la ville. Je marche dans les rues à la recherche d’une chambre, d’un lit dans une lokanda1hôtel bon marché où on loue un lit dans une chambre commune. Les bus en provenance du Caire et de Khartoum viennent tous d’arriver et c’est l’heure de pointe à la réception des lokandas. Je finis par trouver une place au bien nommé hôtel Wadi Halfa. C’est on ne peut plus sommaire, une dalle de béton, quatre murs au joli ton rose pastel, une fenêtre, un ventilateur (accessoire essentiel) et quatre lits. Mais en fait, pour ainsi dire personne ne dort dans les chambres. Chacun sort sa couchette dans la cour pour passer la nuit à la belle étoile.

Lokanda à Wadi Halfa
Chambre… sans vue !
Cour d’un lokanda
Une fois la nuit tombée, la cour est remplie de lits

Je trouve l’ambiance dans les rues de Wadi Halfa juste dingue. Je suis euphorique. Sans raison aucune, si ce n’est l’image négative que l’on peut avoir du Soudan, j’étais tout de même un peu inquiet pour la traversée de cette frontière et cette première journée en terre soudanaise. Je savais très bien que cette partie du pays est tout sauf dangereuse et que l’accueil y est réputé hors pair, mais il n’empêche. On ne se départit pas aussi facilement d’un tel passif en terme d’image. Quelques mauvaises ondes traînaient sans doute dans un recoin de mon inconscient. Mais c’en est fini, cet état de félicité, cette ivresse du voyage les ont terrassés. Kaput les mauvaises ondes.

Infos pratiques

Bus Assouan-Wadi Halfa

Il y a chaque jour (sauf le vendredi) au moins un bus au départ d’Assouan pour Wadi Halfa. Achetez le billet directement à la gare routière d’Assouan au plus tard la veille. Il vous en coûtera 180 EGP. Le départ est en théorie en 4 h 30 du matin. En pratique, il part quand il part !

Essayer de négocier la veille un taxi pour rejoindre la gare routière à 4 h du matin est le plus souvent voué à l’échec. À moins d’être extrêmement talentueux ou de tomber sur un chauffeur sympa, on vous annoncera des prix délirants. En fait, on trouve des taxis même à 4 h.

Bateau Assouan-Wadi Halfa

Pour ceux qui préféreraient l’option bateau, le steamer quitte Assouan chaque dimanche vers 12 h pour arriver le lundi vers midi. Dans le sens Wadi Halfa-Assouan, le bateau quitte Wadi Halfa le lundi vers 17 h pour arriver à Assouan le mardi après-midi.

Visiter Abou Simbel puis traverser la frontière soudanaise

Les minibus qui proposent la visite d’Abou Simbel depuis Assouan repartent des temples vers 9 h, à temps donc pour, plutôt que de rentrer à Assouan, continuer le voyage vers le poste-frontière avec le Soudan. En en faisant la demande à l’avance, le minibus pourra vous déposer à l’embarcadère du traversier qui est tout proche. Il faudra avoir évidemment acheté au préalable à Assouan le billet de bus et s’être bien fait comprendre que vous n’embarqueriez qu’à Abou Simbel.

Change à la frontière Égypte-Soudan

On trouve de nombreuses personnes du côté soudanais qui changent au marché noir des dollars en Livres soudanaises ou encore des Livres égyptiennes en Livres soudanaises. En novembre 2016, les taux étaient :

  • 1 $ = 16 SDP
  • 100 EGP = 110 SGP

Il est évidemment également possible de changer de l’argent dans la rue où à la réception des lokandas à Wadi Halfa.

Où dormir à Wadi Halfa

Étant avant tout une ville frontière de transit, les lokandas sont ici légion.

  • Hôtel Wadi Halfa (panneau Wadi Hlfa). Des plus basic, 20 SDG le lit dans une chambre de 4.
  • Hôtel Alneel. Un cran au-dessus du précédent. 25 SDG le lit dans une chambre de 4 ou 100 SDG pour la chambre complète.
  • Hôtel Cleopatra. Je n’ai pas visité, mais on m’a dit par la suite que c’était une meilleure option que les précédentes.

J’ai ajouté la position de ces 3 hôtels sur OpenStreetMap, disponible aussi, par conséquent, sur l’appli Maps me.

   [ + ]

1. hôtel bon marché où on loue un lit dans une chambre commune
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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