Funérailles en pays Toraja

Au cœurs des montagnes de Sulawesi, une île de l’archipel indonésien (plus connue en Français sous le nom de Célèbes), se trouve le pays Toraja. L’Indonésie est un pays très majoritairement musulman mais ici nous sommes en terre de chrétienté. Enfin ça c’est pour la version officielle. Les Torajas sont certes chrétiens mais ils vivent leur croyance dans un style un peu exotique pour le chrétien occidental. Ce christianisme est en effet sérieusement « coloré » avec les traditions des anciennes croyances animistes. Et s’il est un domaine où les anciennes croyances ont carrément déteint jusqu’à faire complètement disparaître la couleur d’origine, c’est bien pour les funérailles. En pays Toraja, les funérailles ne sont pas un événement ordinaire de la vie. Chez nous, il est plus habituel de déployer tout un faste pour les occasions que l’on considère comme heureuses et en particulier les mariages. On célèbre bien évidemment également les mariages à Tana Toraja mais c’est pour les funérailles que le faste déployé est à son comble.

Tau tau : représentations d'ancêtres gardant les tombes
Tau tau : représentations d’ancêtres gardant les tombes

Les funérailles s’appellent ici un tomate1Prononcer tomaté. À peine arrivé à Rantepao, on vous parle très rapidement de tomate. Est-ce que tu veux aller à un tomate ? Voir et essayer de comprendre les traditions et coutumes d’une autre culture est bien évidemment l’un des attraits du voyage. J’ai déjà assisté, à distance respectable, à des crémations en Inde ou au Népal mais ça reste un événement relativement privé où il serait assurément de très mauvais goût de sortir son appareil photo. Certains touristes indélicats ne s’en privent pas à Varanasi mais c’est une autre histoire. Ce qui intrigue ici, à Tana Toraja, c’est qu’on vous propose en quelque sorte de vous auto-inviter à des funérailles. On pense d’abord avoir croisé un guide peu scrupuleux et fort indélicat qui profite du filon des touristes en recherche d’exotisme pour se remplir les poches. Vous imaginez, vous, des touristes débarquer dans l’église à l’enterrement de votre grand-mère ? Mais renseignements pris, il semble en être tout autrement sous ces latitudes.

Cercueils dans la falaise à Pana
Cercueils dans la falaise à Pana

Des funérailles en pays Toraja, ce sont des centaines d’invités. Bien évidemment la famille mais également tout le voisinage. Car visiblement ce qui compte pour un bon enterrement, c’est de montrer à tout le monde que l’on fait les choses en grand. Bien évidemment, organiser un tel événement nécessite non seulement une certaine organisation mais également des bas de laine bien remplis. Pas de problème pour un mariage où l’on a généralement tout le temps de s’organiser. Mais pour un enterrement, quand papy passe l’arme à gauche, il a beau être très bien élevé papy, il n’a pas toujours la présence d’esprit de prévenir un mois à l’avance. Hier il pétait la forme papy et aujourd’hui il n’est plus. Et bien à Tana Toraja, on a trouvé une solution. On ne célèbre tout simplement pas les funérailles au moment du décès mais bien plus tard. On embaume de corps afin de le conserver jusqu’au jour J. Et il peut s’écouler des mois voir plusieurs années avant le jour J. On va alors durant tout ce temps récolter l’argent nécessaire. On attend généralement la saison sèche (de juin à septembre) pour sortir le grand jeu.

Cercueil à Ke'te Kesu
Cercueil à Ke’te Kesu

Le jour J, ou plutôt les jours J car ça dure généralement 3 jours, à peu près n’importe qui, y compris un touriste, peut venir aux funérailles. Il convient juste de se présenter avec une offrande qui peut-être du sucre, du café, une cartouche de cigarettes ou encore … un buffle ! Il est également possible de donner de l’argent mais étant donné que les autres convives ne sauront pas combien vous avez donné, cette solution est moins plébiscitée. Non vraiment, si vous en avez les moyens , un buffle est vraiment tout indiqué. Et le top du top, mais là votre compte en banque va s’en trouvé un chouia allégé, c’est un buffle albinos. À Tana Toraja, les buffles albinos sont hautement vénérés et il vous faudra débourser au bas mot 20 000 € pour vous porter acquéreur d’un de ces spécimens. Personnellement, je suis resté dans les classiques, je me suis présenté avec ma cartouche de cigarettes. Vous allez peut-être trouvé ça petit mais vous avez déjà essayé vous de vous enregistrer à l’aéroport avec un buffle albinos 😉

Pays Toraja, buffle albinos
Pays Toraja, buffle albinos

En plus du nombre d’invités, et même d’avantage en fait, la réussite des funérailles se mesure au nombre de buffles qui y seront sacrifiés. Quelques buffles, c’est vraiment le minimum syndical et n’impressionnera personne si ce n’est peut-être les touristes. Une dizaine et vous êtes dans la norme. À partir de 24, c’est le Graal et vous êtes autorisés à dresser ensuite une sorte de menhir  en mémoire du défunt. Il y a 9 buffles aux funérailles auxquelles j’assiste. Les réjouissances sont organisées au centre du village, au milieu des maisons traditionnelles Toraja avec leurs toits en pointes. Les buffles y sont amenés le deuxième jour. Ils seront égorgés puis débités sur place, à même le sol. Autant dire que c’est une véritable boucherie. Les hommes, machette à la main, débitent les bêtes dans une marre de sang. Âmes sensibles s’abstenir !

Boucherie à ciel ouvert
Boucherie à ciel ouvert
Vous en prendrez bien un morceau ...
Vous en prendrez bien un morceau …
Réalisé sans aucun trucage !
Réalisé sans aucun trucage !

Une fois les carcasses débitées, le maître de cérémonie partage les morceaux entre les différentes communautés du voisinage. Les enfants récupèrent les pieds. Ils les attachent avec une ficelle et traînent ça ensuite derrière eux comme un jouet.

Un gamin avec son cadeau des funerailles
Un gamin avec son cadeau des funerailles

Après cette mise en bouche qui ouvre vraiment l’appétit (si si, je vous assure !!), vient l’heure du déjeuner. C’est l’occasion de goûter un plat traditionnel du pays Toraja, le pa’piong. C’est du buffle cuit pendant de longues heures dans un morceau de bambou, à l’étouffée. Et on accompagne ça d’un peu de vin de palme. Le lendemain, mon estomac tourne à l’envers. On pourrait imaginer que ça soit dû au changement d’hémisphère mais sans doute pas en fait !

Trophées de la cérémonie
Trophées de la cérémonie

Conseils pratiques :

  • Le plus simple pour visiter la région est de se baser à Rantepao (la capitale provinciale du pays Toraja). Il y a un bon choix d’hébergements. J’avais opté pour ma part pour Wisma Maria, une auberge très bon marché à l’ambiance fort conviviale avec les chambres autour d’un jardin. Il est possible de louer sur place des petites motos pour visiter les villages environnants (prévoir un permis de conduire international).
  • La meilleure période de l’année pour pouvoir assister à des funérailles en pays Toraja est durant la saison sèche de juillet à mi-septembre. Il y en a également durant le reste de l’année mais elles se font plus rares. Durant la saison sèche, si vous restez 4-5 jours autour de Rantepao, vous devriez sans problème trouver une opportunité. Renseignez-vous à votre auberge ou auprès des guides.
  • Il n’est en rien nécessaire d’avoir un guide pour aller aux funérailles. Pour ma part, bien que je me sois débrouillé seul pour visiter le pays Toraja, j’ai préféré en prendre un à cette occasion afin d’être certain de ne pas commettre d’impair.
  • Prendre des photos semble quasiment aller de soi. Les autres convives en feront de même. Je m’en étais assuré avec insistance après de ma guide car là encore, ça me semblait assez incongru. Pas trop envie de tomber dans la catégorie du touriste paparazzi indélicat !!

Et vous, avez-vous déjà assisté à des cérémonies pour le moins surprenantes qui vous ont marqué ?

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1. Prononcer tomaté
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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