Geisev, un village, des montagnes et un sage

Retour au Tadjikistan, toujours dans le Pamir. Après m’être retrouvé bien seul face à la passerelle qui traverse le Bartang, l’heure est venue de quitter cette vallée pour remonter vers Geisev. Mon Lonely Planet décrit cette vallée comme l’une des plus belles du Pamir occidental, et atout supplémentaire, il n’y a pas de route. Pour y aller, une seule solution, marcher. Ça n’est pas que les routes du Pamir soient à proprement parler embouteillées, mais ici, c’est l’assurance d’être un peu plus en immersion. Il n’y a pas de guesthouse, tout au plus quelques hébergements chez l’habitant dans ce petit village perdu dans les montagnes. Le programme est donc alléchant. Retour au Kiffistan.

Mon sac à dos sur les épaules, je traverse donc la passerelle. L’eau du Bartang, chargée d’alluvions, est brunâtre, quand celle du Geisev, plus clair et limpide, appelle à la suivre. Une ligne très nette apparaît à la confluence des deux.

Confluence du Bartang et du Geisev
Confluence du Bartang et du Geisev

La poussière de la piste laisse place à un sentier qui remonte la vallée, tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, laissant derrière moi la vallée de Bartang lovée au creux des montagnes.

Au fond, la vallée de Bartang
Au fond, la vallée de Bartang

Quand le sentier se perche un peu plus à flanc de montagne, ce n’est plus que pierres, gravelles et caillasses. À croire qu’un concasseur géant est passé par ici et n’a plus daigné quitter les lieux avant d’en avoir fini avec ces montagnes. Plus un centimètre carré de terre ne devait apparaître sur ces pentes. Mission accomplie.

Des pierres, encore des pierres, toujours des pierres
Des pierres, encore des pierres, toujours des pierres

Plus haut, le sentier contourne un premier lac. Surprise, je ne suis plus complètement seul. Un villageois tenant une chèvre en laisse arrive en sens inverse. Le sentier étant assez étroit, je me hisse quelques pierres plus haut pour les laisser passer. Seulement, la chèvre ne semble pas convaincue quant à ma bienveillance et s’arrête net à ma hauteur. Avec un à propos de circonstance, je ne décolle pas d’un centimètre, plutôt amusé par ce spectacle. Le berger, un peu moins gaga que le citadin que je suis, finit tout sourire par me faire comprendre que peut-être, si j’avançais un peu, sa chèvre n’aurait plus peur du loup blanc que je semble être à ses yeux, et reprendrait sa marche. Oups … avançons donc de quelques pas !

Le sentier continue sa montée durant une bonne heure, jusqu’à ce que les premières maisons de Geisev apparaissent. On ne peut guère appeler ça un village, car le nombre de bâtisses se compte sur les doigts des deux mains. Au centre, affairée au pied du feu, Housma semble un peu surprise de me voir arriver là. Après les salutations d’usage, elle se fend d’un large sourire, me confirme qu’elle peut m’héberger et me prie de m’asseoir. Puis vient le thé accompagné de quelques biscuits. Elle s’affaire un peu dans tous les sens Housma, comme si j’étais un invité de marque. Que voulez-vous, le touriste est roi. Elle me quitte un bref instant puis revient avec Bib, son mari, qui était aux champs. Nous sommes à la saison des moissons.

Geisev et son lac
Geisev et son lac

Bib me salue d’une chaleureuse poignée de main et affiche ce même large sourire très communicatif. Il s’empresse  de me resservir du thé. Évidemment, du chaï, ça ne se refuse pas en terre tadjike. C’est un peu le prolongement du salut. En France, on vous accueille d’un « bonjour, ça va ? » , ici on joue les prolongations avec « un chaï ? ».

C’est un accueil chaleureux et très attentionné, mais sans déférence aucune, en toute simplicité. On pourrait dire à la bonne franquette. Ça tombe bien, la déférence, je n’aime pas trop ça, préférant aux salamalecs circonstanciés une hospitalité plus simple, mais plus sincère.

Le soir venu, Amir, le grand-père de la famille, est de retour au village. Il n’est plus aussi alerte qu’Housma et Bib et marche d’un pas hésitant en s’aidant d’une canne. La faute à une attaque cérébrale qui a laissé quelques séquelles. Immédiatement, dans son regard, Amir dégage cette sagesse et cette gentillesse propre aux anciens. Une sorte de bonté discrète, mais sincère. Il me salue d’un « salam aleïkum », la main sur le coeur, puis joint ses deux mains pour enserrer la mienne. Aucune effusion ici, mais simplement une bienveillance réconfortante.

Alors que je me présente et lui dit que je suis Français, j’ai droit à un « ah Francia, Honoré de Balzac, Gustave Flaubert, Jean-Jacques Rousseau, Alexandre Dumas ».

Amir et son petit fils à Geisev
Amir et un de ses petits enfants

Autant dire que je suis un peu scié. Je veux bien que la culture française connaisse un certain rayonnement, mais tout de même, Honoré de Balzac dans cette vallée perdue du Pamir, ça a un air d’incongru. Amir parle bien entendu pamiri et russe, mais également quelques mots d’allemand et quelques formules de politesse en français. Et s’il est aussi cultivé, c’est qu’il était en fait historien. Tout s’explique. J’aurais dû l’enregistrer Amir. À l’entendre parler, même en russe, vous comprendriez mieux la sagesse et l’intelligence de cet homme-là.

Durant mes trois journées passées à Geisev, nous essayerons tant bien que mal d’échanger dans un idiome qui mélange un peu toutes ces langues. Les gestes, les sourires et le chaï feront le reste.

Housma n’est pas en reste pour prendre soin de moi et quand je décline une ultime assiette de kartochka1pommes de terres, telle une mère, elle insiste, « il faut que tu manges davantage ». J’ai beau protester, que c’est très bon, mais que je n’ai plus faim, elle me gronderait presque d’un « mais enfin, mange », et ce, toujours avec cette fougue et ce grand sourire. Elle n’a assurément pas la langue dans sa poche.

Je dois bien avouer qu’en les quittant, j’étais très ému en leur serrant la main à tous les trois. C’était touchant de passer ces quelques jours avec cette famille.

La case des bons tuyaux

Que faire à Geisev

À peine arrivé, Bib me demandait si je redescendais au pont pour rentrer à Khorog le lendemain matin, à croire que c’était la norme. Déjà songer à partir alors que je venais à peine d’arriver, pure folie que voilà ! Durant mes trois journées passées dans la vallée de Geisev, j’irai flâner autour du lac, je regarderai béatement les montagnes, je boirai du chaï, mais pas que, je marcherai également.

Le lac de Geisev un matin calme
Le lac de Geisev un matin calme

Le sentier qui mène au village se poursuit jusqu’à atteindre un second groupe de maisons à 20 min de marche puis un troisième à nouveau 20 min plus haut. En continuant sur cette voie durant encore 45 min, on arrive à un troisième lac (point vert sur la carte). Il est possible de continuer vers les quatrièmes et cinquièmes lacs, mais il est alors recommandé d’avoir une tente, car faire l’aller-retour en une journée serait assez long. Je n’y suis pas allé pour cette raison, mais d’après Amir, c’est magnifique (en passant en vue « image satellite », les lacs sont visibles sur la carte).

Comment se rendre à Geisev

Inutile de demander à Google Maps où se trouve la vallée de Geisev, il n’en a pas la moindre idée. Le bougre ne sait même pas qu’une piste suit la vallée de Bartang, alors pensez donc … ! La petite maison dans laquelle je logeais se trouve pile-poil sous le point rouge. Si vous passez en vue « photo satellite » et zoomez, vous la verrez.

Une marchroutka conduite par Amir se rend normalement chaque jour, sauf le dimanche, à la passerelle qui mène à Geisev depuis le bazar de Khorog. Comme toujours dans le Pamir, il n’y a pas d’horaire bien précis, la marchroutka part quand elle est pleine. Se rendre au bazar vers 9 h semble être une option raisonnable. J’ai payé 80 TJS21 TJS (Somoni) ≈ 0.15 € pour les 80 km. C’est plus du double du prix « standard » au kilomètre, mais sachant que j’étais seul pour les 15 derniers kilomètres entre le dernier village et la passerelle, le prix s’en ressent forcément.

Il faut compter 2 h 30 de route puis 1 h 45 de marche (le panneau indique 2 h 30, mais c’est à une allure plutôt lente) pour atteindre Geisev. Attention donc à ne pas partir trop tard de Khorog, sinon vous allez terminer la marche de nuit. Il n’y a qu’un sentier, donc pas vraiment de risques de se perdre, mais ça n’est tout de même pas forcément idéal de terminer à la lampe frontale sur ce sentier de montagne ! Le sentier est facile, mais parfois un peu pentu pour atteindre les 2500 m du village (la passerelle est à 2050 m).

Si à Khorog il n’y a pas de marchroutka se rendant directement à Geisev, il suffit d’en prendre une pour Rushan et de là, prendre un taxi jusqu’à la passerelle.

Geisev, un lac, des montagnes
Geisev, un lac, des montagnes

Pour retourner à Khorog, il suffit de prévenir vos hôtes la veille. Ils appelleront un taxi afin qu’il vienne vous récupérer à la passerelle le lendemain matin. Si vous voulez aller directement à Khorog, compter 230 TJS. Le plus économique est d’aller en taxi jusqu’à Rushan (80 TJS) et de là, on trouve assez facilement des marchroutkas pour Khorog (∼20/30 TJS). Ne pas traîner cela dit, car trouver un véhicule pour Khorog après midi semble être plus compliqué.

Faire du stop de la passerelle jusqu’à Rushan est assez illusoire, car il n’y a pour ainsi dire pas de circulation sur cette piste. Vous risquez donc de devoir faire les 15 km jusqu’aux premières maisons à pied.

Où loger dans la vallée de Geisev

Il y a un hébergement chez l’habitant dans le premier village, chez Housma et Bib, et plusieurs autres dans le second village, 20 min plus haut. Chez Housma, on ne dort pas sous le même toit qu’eux, mais dans une petite maison à part. Le prix est fixe et le même partout, 15 $ (75 TJS) en pension complète. Dans la mesure où ce prix est très raisonnable et que c’est un complètement de revenus fort utiles pour ces paysans, marchander est à mon sens du plus mauvais goût.

La seule électricité disponible l’est via de petits panneaux solaires et des batteries. Ne pas en attendre des miracles pour recharger vos batteries. Pour le téléphone, je n’avais aucune couverture réseau sur mon portable. Comment Bib a-t-il fait pour appeler un taxi à Rushan ? Le mystère reste entier, car je n’ai pas vu non plus de ligne téléphonique aérienne.

Je n’ai pas vu d’autres touristes durant mes trois jours à Geisev. Il y a un peu plus de passage en juillet-août, mais en septembre, les visiteurs se font rares.

Quelques villageois parlent un peu anglais, mais il ne faut pas vraiment compter sur ça. Comme toujours au Tadjikistan, quelques connaissances de russe sont les bienvenues.

Alors le Kiffistan ? N’allez pas me dire que vous n’êtes toujours pas convaincu 😛

   [ + ]

1. pommes de terres
2. 1 TJS (Somoni) ≈ 0.15 €
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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