La route du Pamir vers Khorog, ou deux jours de pur spectacle

Après avoir quitté mon super pote dans ma chambre d’hôtel à Douchanbé, l’heure des choses sérieuses a sonné. Dès que je vois sur une carte une route qui serpente à n’en plus finir à travers les montagnes ou le long des méandres d’une rivière, mon esprit se prend à rêver. Si en plus, cette route à la réputation d’être un peu rude et paumée, s’en est fini, je m’y vois déjà. La route Manali-Leh dans le nord de l’Inde ou encore la Karakoram Highway dans le nord du Pakistan comptent parmi mes meilleurs souvenirs de voyage. Donc autant dire que je suis un peu dans la position du gamin qui sent Noël approcher. La route du Pamir entre Douchanbé à Khorog au Tadjikistan est réputée cahoteuse, tant mieux. Le confort, ça endort !

La route du Pamir

Pour aller dans le Pamir depuis Douchanbé, il n’y a pas 36 solutions, il faut emprunter la route du Pamir. Non, je ne fais pas dans les lapalissades, route du Pamir, c’est son vrai nom, ou encore Pamir Highway en anglais. Là, il faut bien reconnaître qu’il y a un peu tromperie sur la marchandise. Je ne sais pas vous, mais moi, quand on me parle de highway, je sors les doigts de ma poche et commence à compter le nombre de voies. Sauf que la Pamir Highway n’a d’highway que le nom. Ne cherchez pas les 2×3 voies, car par endroits, il n’y en a qu’une et on ne peut donc même pas s’y croiser ! Et suivant l’état du véhicule et la fougue (ou pas) du chauffeur, il faudra compter entre 14 et 20 heures pour couvrir la distance.

La route du Pamir, parfois c'est comme ça !
La Pamir Highway, parfois c’est comme ça !

En fait, même s’il n’y a pas 36 solutions, il y en a en fait tout de même deux. La voie directe, appelée route nord, suit à proprement parler la M41. C’est l’itinéraire historique, mais le passage du col de Sagirdasht à 3252 m est réputé très mauvais de nos jours. Du coup, bien que plus court avec 520 km pour relier Douchanbé à Khorog, cet itinéraire n’est plus guère emprunté de nos jours, si ce n’est par les cyclistes. La route sud passe par Dangara et Kouliab avant de rejoindre la M41 à Kalaïkhum pour une distance totale de 600 km.

Pour ainsi dire tout le monde couvre donc la distance d’une traite pour la simple et bonne raison que c’est beaucoup plus simple niveau transport. Seulement voilà, je ne suis pas pressé et aimerais bien tant qu’à faire profiter un maximum du paysage de jour. Ça semble jouable de s’arrêter environ à mi-parcours à Kalaïkhum, donc ça sera mon plan.

Le plus souvent durant ce voyage au Tadjikistan, trouver des transports fut une quête ou la patience était plus que requise. Mais là, gros coup de bol, à peine arrivé au parking où se rassemblent les 4×4 en partance pour Khorog (précisément au point rouge sur la carte si dessus), alors que j’explique que je ne souhaite pas aller directement à Khorog, mais dans un premier temps uniquement à Kalaïkhum, un sympathique Tadjik pointe le bout de son nez. Il se rend justement à Kalaïkhum avec deux autres personnes (un ami et un gamin) et cherche un quatrième passager pour partager les frais. Par contre, contrairement à la plupart des autres véhicules, ça n’est pas un 4×4, mais une simple Opel Astra. Mais je ne vais pas faire le difficile, une chance comme ça, on ne la laisse pas passer.

Premier jour, Douchanbé-Kalaïkhum

La première partie du trajet entre Douchanbé et Kouliab est monotone et sans grand intérêt. Les paysages sont pour l’essentiel des plaines écrasées sous le soleil de plomb du mois d’août. Mes deux chauffeurs sont géniaux, très prévenants. C’est aussi la première occasion de vraiment tester mon russe, au calme, en prenant tout mon temps. Ils sont d’ailleurs très curieux, et globalement, en mélangeant le russe, les gestes, les grimaces, les onomatopées et les éclats de rire, on ne s’en sort pas trop mal. Et puis quand ils n’y arrivent pas, ils grillent un joker « j’appelle un ami » qui parle anglais et me traduit la question au téléphone ! Décidément, que deviendrait-on sans portable ?

Un petit décor omniprésent le long des routes tadjikes, ce sont les portraits géants de Emomalii Rahmon, ce cher président du Tadjikistan, le même depuis plus de 20 ans, quasiment depuis l’indépendance. Mais à la vue de tous ces portraits, on comprend mieux pourquoi on n’en change pas. Pensez donc, pour un pays relativement pauvre comme l’est le Tadjikistan, devoir remplacer tout ça coûterait bien trop cher. Il faut savoir raison garder 😉

À la sortie de Kouliab, la route du Pamir commence à prendre un peu de hauteur. Le goudron s’effrite un peu, mais ça reste tout à fait carrossable. L’Opel Astra réclame tout au plus quelques petits arrêts boisson pour remplir son radiateur d’eau et souffler un peu. Puis une fois atteint le col, par une sorte de miracle, le tarmac disparaît complètement. On a en fait maintenant l’impression d’être sur une route en construction, sauf qu’il n’y a pas vraiment d’engins de construction en vue. De grosses pierres qui jalonnent la route sont noyées sous une accumulation dantesque de poussière ultra fine.

En sens inverse, les camions montent poussivement la côte et crachent sous leurs roues toute cette poussière jusqu’à nous plonger parfois dans un véritable brouillard. Le spectacle est assez incroyable et assurément, être routier sur la route du Pamir, ça n’est pas vraiment une sinécure. Pour les 4×4, ça reste négociable, mais avec notre Opel Astra, on avance à deux à l’heure, de peur que le bas de caisse bien trop bas ne heurte une pierre noyée sous toute cette poussière.

La vue finit par se dégager et l’on aperçoit au loin les montagnes afghanes. Un univers minéral fait de montagnes marron, arides. Encore quelques virages et nous rejoignions la rive du Pyanj à un premier poste frontière avec l’Afghanistan. De tout son long, le Pyanj, qui devient plus en aval l’Amou-Daria, forme la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Dorénavant, et jusqu’à Khorog, distante d’encore près de 350 km, nous ne quitterons plus la rive droite de ce fleuve.

Sur la rive afghane alternent de petits villages verdoyants et d’autres, perchés au milieu des rochers. C’est magnifique, mais ça laisse tout de même une impression d’isolement assez incroyable.

Village afghan sur la rive du Pyanj
Village afghan sur la rive du Pyanj

Une petite heure après avoir rejoint la rive du Pyanj, la route se transforme comme par miracle en véritable boulevard, et ce pour ainsi dire jusqu’à Kalaïkhum. Mes deux chauffeurs sont soulagés, ils ont passé la section difficile sans encombre. Nous arrivons à Kalaïkhum après 10 heures de route pour 360 km.

Il ne me reste donc plus qu’à trouver un toit pour la nuit. Il n’y a pas d’hôtel ici, mais deux maisons font office de « homestay » près de la rivière. Les touristes y sont accueillis avec bienveillance. Un gros dodo en perspective et demain matin, ça sera l’heure de la chasse pour trouver un véhicule et rejoindre Khorog distante de 240 km.

Deuxième jour, Kalaïkhum-Khorog

La chasse à la machina1voiture en russe pour continuer la route le lendemain matin ne fut pas trop difficile et après deux petites heures de quête, me voilà parti, cette fois à bord d’un 4×4. Sur les 240 km restants, sans que la route soit vraiment trop mauvaise, il n’y a pour ainsi dire aucune section avec un tarmac en bon état. Autant dire que la voiture de tourisme ne serait clairement pas une bonne option. Le chauffeur du 4×4 connaît la route comme sa poche et roule à une allure assez soutenue tout en anticipant à la perfection les trous et autres sections dangereuses. Une telle maîtrise peut surprendre, mais en discutant avec lui, je comprends qu’il emprunte cette route pour ainsi dire tous les jours ! Et malgré tout, il nous faudra 7 h pour couvrir la distance avec une pause déjeuner.

Village afghan sur la rive du Pyanj
Village afghan sur la rive du Pyanj
Un fleuve, une route, des montagnes !
Un fleuve, une route, des montagnes, what else ? Bah rien !

Et par la fenêtre, toujours le même spectacle incroyable. Parfois, sur la rive afghane, on voit des muletiers avancer sur le chemin qui longe le Pyanj. La route est passablement fatiguée sur la rive tadjike, mais côté afghan, il n’y a même pas de route, tout au plus un chemin.

Un cycliste finlandais rencontré plus tard à Khorog me racontera d’ailleurs une anecdote assez amusante. Alors qu’il roulait sur cette même route sur son vélo, un Afghan montait son âne sur l’autre rive. Et l’Afghan s’est amusé à faire la course avec lui, chacun donc sur une rive du fleuve. La cavalcade se serait terminée en éclats de rire. Le genre de rencontre fortuite qui laisse des souvenirs pour longtemps.

Et puis on arrive à Khorog, le cerveau encore un peu embrumé par ce spectacle de deux jours auquel on a eu droit depuis les premières loges. On respire un peu mieux également. On ne peut pas dire qu’il fasse frais à Khorog, mais à 2100 m ça n’est plus non plus la chaleur écrasante de Douchanbé.

Et au milieu de Khorog coule un fleuve, le Gunt.
Et au milieu de Khorog, coule un fleuve, le Gunt.

Alors, vous kiffez les routes de montagne ? Nous sommes ici au Kiffistan, donc c’est une évidence, assurément 😉 Mais je suis à peu près certain que vous avez un stock des histoires de routes pas banales. Je me trompe ?

Conseils pratique

  • Avant toute chose, je rappelle qu’il est nécessaire en plus du visa tadjik d’avoir un permis GBAO pour se rendre dans le Pamir. La solution la plus simple pour l’obtenir, c’est à l’ambassade avec votre visa.
  • À Douchanbé, il est préférable de se rendre assez tôt (vers 6-7h du matin) au parking où se rassemblent les véhicules en partance pour Khorog (indiqué sur cette carte). Ça ne veut pas dire pour autant que vous partirez rapidement, car comme toujours, il faudra qu’un véhicule soit plein, mais ça offre l’autre avantage de pouvoir choisir sa place. Le top, c’est évidemment à l’avant. Privilégiez sinon les places côté droit, car une fois le long du Pyanj, c’est à droite que se trouve tout le spectacle.
  • Compter 300 S pour le trajet d’une traite avec un bon véhicule. Le faire en deux fois coûte forcément un peu plus cher, car il y a alors peu de concurrence. J’ai payé 150 S21 somoni ≈ 0,15 € pour Douchanbé-Kalaïkhum puis 250 S pour Kalaïkhum-Khorog. Qu’est-ce qu’un bon véhicule ? Tous les chauffeurs tadjiks vous diront que ce qui tient vraiment le coup, ce sont les Toyota Landcruiser et les Mitsubishi Pajero. Un vieux 4×4 russe, ça a son charme, mais ça risque fort de rallonger significativement la durée du trajet !
  • Si c’est un 4×4 avec deux rangées de sièges à l’arrière, les places de la dernière rangée sont normalement moins chères, car bien moins confortables. Vous êtes collé au plafond et derrière l’essieu … pas bon pour les centaines de nids-de-poule !
  • Vous l’aurez compris, faire le voyage en 2 jours avec une pause à Kalaïkhum est clairement la meilleure option. Sinon, vous finirez nécessairement le voyage de nuit, ce qui est du gâchis compte tenu du paysage. Et sans vouloir jouer aux rabat-joie, votre chauffeur va aussi devoir terminer de nuit, alors qu’objectivement, après 14 heures de cette route de montagne, il n’est plus forcément très frais !
  • Il est possible que vous ne trouviez pas de véhicule pour Kalaïkhum à Douchanbé, auquel cas vous devrez payer la course complète jusqu’à Khorog, même si vous descendez à Kalaïkhum. Mais sincèrement, à moins d’être vraiment à l’étroit financièrement, ça reste une bonne option.
  • Comme déjà dit dans l’article, compter 15 h avec un bon 4×4. J’ai mis 10 h le premier jour (mais avec un véhicule de tourisme) et 7 h le suivant. Les chauffeurs qui passent sous les 14 h tiennent sans doute davantage du kamikaze qu’autre chose.
  • La mère de famille chez qui j’ai logé à Kalaïkhum ne savait pas combien me faire payer. 60 S pour la nuit avec dîner et petit déjeuner est une somme appropriée.
  • Il n’y a aucun panneau pour indiquer les deux homestay près de la rivière. Leur emplacement approximatif est en vert sur le plan ci-dessus (vous pouvez zoomez). Dans tous les cas, les gamins qui jouent dans la rue se feront un plaisir de vous y emmener sans que vous n’ayez rien à leur demander.
  • À Kalaïkhum, demander à votre hôte, aux policiers du poste de police, au centre, ou à quiconque que vous croisez dans la rue de vous donner un coup de main pour trouver un véhicule pour Khorog. Il n’y a pas un endroit duquel ils partent, mais c’est du bouche-à-oreille. Certains essayeront de vous convaincre qu’il n’y a rien et que vous devez donc payer pour la voiture en entier (généralement la leur dans ce cas). Évidemment, c’est de l’intox et il est peu probable que vous ne trouviez rien. Bottez en touche en arguant que vous ferez dans ce cas du stop ! C’est d’ailleurs une option possible, car il y a pas mal de camions. Mais gardez à l’esprit qu’un camion sur la route du Pamir, ça avance très très très lentement !
  • Il est également possible de se rendre à Khorog en avion. Les vols sont effectués par des avions à cabine non pressurisée. Ils volent donc non pas au-dessus des montagnes, mais entre elles dans les vallées très encaissées. D’après Daniel et Audrey du blog Uncornered Market, on peut appeler ça un vol scénique !

   [ + ]

1. voiture en russe
2. 1 somoni ≈ 0,15 €
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

Une dose régulière de One Chaï ?

Comme les 1331 abonnés, reçois 2 fois par mois les nouveaux articles par mail.

Des récits drôles et enjoués, garanti 0 spam et tu désertes quand tu veux !