Le marché afghan d’Ishkashim

Après avoir parcouru la Pamir Highway de Douchanbé à Khorog suivi de quelques jours de repos forcé à Khorog en raison d’une grosse sinusite (c’est un peu une habitude me direz-vous), nous sommes vendredi et le moment est venu d’aller à Ishkashim. Cette bourgade marque l’entrée de la vallée de Wakhan, et chaque samedi s’y tient le marché afghan. Mais pourquoi un marché afghan, je ne suis pas en Afghanistan, mais au Tadjikistan ? En fait, au marché d’Ishkashim, on est un peu à la fois au Tadjikistan et en Afghanistan. Oui, je sais, c’est un peu compliqué.

Arrivé à Ishkashim, je me sens enfin vraiment dans un village au cœur du Pamir. Khorog n’était pas désagréable, mais c’est une ville. Elle a beau être au pied des montagnes, ça ne change rien à l’histoire, ça ne fonctionne pas vraiment, une ville est une ville. Et puis à Khorog, les gens vaquent à leur business et j’y suis donc assez transparent.

Ici, la vallée s’élargit. On n’est plus coincé dans une gorge le long du Pyanj comme ce fut le cas jusqu’à présent. Et cette vallée de Wakhan (le kh se prononçant d’un R très guttural) offre enfin un peu de verdure, des pommiers, des champs de blé et d’orge. Même si la vallée reste terriblement isolée, vivre ici semble un peu plus simple, tout du moins tant que l’hiver n’est pas arrivé. Au loin, on peut apercevoir les prémisses de l’Hindu Kush, cette chaîne de montagnes à plus de 7000 m qui sépare l’Afghanistan du Pakistan. Au milieu de ces géants, mon mètre quatre-vingt-dix n’y change rien. Ici, je suis un nain.

Mon mètre quatre-vingt-dix n’y change rien. Ici, je suis un nain.

L’Afghanistan voisin se réduit ici à un petit appendice d’une quinzaine de kilomètres que l’on aurait glissé entre le Tadjikistan et le Pakistan. Un résidu du Grand Jeu où les voisins d’alors étaient les empires russes et britanniques. Séparer les buveurs de vodka des buveurs de thé avec ce morceau d’Afghanistan avait semblé être alors la mesure la plus appropriée.

Vallée de Wakhan autour d'Ishkashim
Au loin, l’Hindu Kush

À peine descendu de la marchroutka1taxi collectif qui m’emmena de Khorog à Ishkashim, alors que je marche dans les rues à la recherche d’un logement, deux anciens, installés sur un banc, me saluent la main sur le cœur d’un salam aleikoum. Ils ne parlent pas un mot d’anglais et mon trop peu de russe rationne quelque peu nos échanges, mais qu’importe, nous nous sommes compris. La bienveillance ne connaît pas de frontière linguiste, elle est universelle. Un petit ya frantsuz2je suis Français me vaut une nouvelle rasade de sourires.

Arborer dans le Pamir un passeport français est en effet plutôt de bon augure. L’Aga Khan, le chef spirituel des ismaéliens, est ici hautement vénéré. Il faut dire qu’il a, avec sa fortune, sauvé la communauté de la famine durant les longues années de guerre civile qui ont suivi le démantèlement de l’URSS. Son portrait figure en bonne place dans toutes les demeures. Mais quel rapport avec la France ? L’Aga Khan réside en France, à Chantilly.

Je suis donc à Ishkashim, un village du Pamir sur la rive droite du Pyanj, côté tadjik. Mais il existe un autre Ishkashim qui lui fait face, sur la rive gauche du Pyanj, côté afghan. En aval du village, le Pyanj s’élargit pour laisser place en son milieu à une île et c’est sur cette île qu’a lieu chaque samedi le marché. Le fleuve faisant office de frontière, cette île n’est ni au Tadjikistan ni en Afghanistan, mais dans un entre-deux, une sorte de no man’s land international. Ici, tout le monde l’appelle l’afganskiy bazar3le marché afghan, et pour cause, la majorité des marchands y sont Afghans.

Au milieu du Pyanj, une île et un marché
Au milieu du Pyanj, une île et un marché

Sur la rive tadjike, les voitures s’accumulent. On vient des villages environnants pour se rendre au marché. Sur la rive afghane, ce sont les chariots à bras chargés de marchandises qui forment le gros des troupes.

Au poste-frontière, mon passeport trouve sa place dans la poche d’un douanier tadjik. Bien que les options de fuite semblent pour le moins limitées, à moins d’une plongée dans les eaux glacées et tumultueuses du Pyanj, il tient manifestement à s’assurer que je repasserai bien par sa poche pour y repêcher mon précieux sésame à mon retour. Quelques mètres pour traverser le pont qui enjambe le fleuve et m’y voila.

Quel contraste avec les marchés tadjiks ! Que ce soit à Douchanbé ou à Khorog, les marchands n’y sont pas très actifs. Ils et elles attendent le chaland assis derrière leurs étales. Mais les quelques mètres parcourus en franchissant ce pont m’ont amené dans un autre monde. Non content d’avoir fière allure, la tête recouverte d’un pakol ou d’un turban, les marchands afghans ont la gouaille et le sourire.

Ce ne sont pas les marchandises qui sont intéressantes, mais les marchants
Ce ne sont pas les marchandises qui sont intéressantes, mais les marchands

Marché afghan d'Ichkachim

Ce qu’on vend ici n’a pas grand intérêt, hormis un pakol (le chapeau plat en laine porté en Afghanistan et dans le nord du Pakistan) comme souvenir. Si l’on vient au marché afghan, c’est pour y voir les marchands. Nul doute, les maîtres du jeu ici, ce sont eux. Ils bombent le torse et en imposent d’une prestance incroyable. C’est toute la fierté d’un peuple qui se fait jour à travers leur regard. Un regard chaleureux et bienveillant, mais également très sûr de lui. Les plus débrouillards maîtrisent les quelques mots d’anglais qui leur assureront la vente d’un pakol auprès des quelques touristes. Les marchands de tapis tentent également leur chance, mais fatalement, la tâche est un peu plus ardue. Loger un tapis afghan dans un sac à dos, c’est assez ambitieux, mais qui ne tente rien n’a rien !

Marché afghan d'Ichkachim

Marché afghan d'Ichkachim

Marché afghan d'Ichkachim

Après une bonne heure à déambuler tranquillement au milieu de ce bazar, retour au centre d’Ishkashim pour profiter. Profiter des airs tranquilles de cette bourgade, sans oublier de temps à autre de lever la tête pour admirer au loin les géants de granite. Quelques jours bien paisibles avant de pousser plus à l’est, là où la route poursuit son chemin, tentant inexorablement de rejoindre l’horizon, mais sans jamais y parvenir. Il faut dire qu’elle a un adversaire de taille en la personne des montagnes du Pamir, et plus au loin, les sommets de l’Hindu Kush. Plus à l’est, ça sera la prochaine étape du voyage, vers Langar.

Dans les rues d'Ishakashim
Dans les rues d’Ishakashim
La route de Langar
La route de Langar

Comment aller à Ishkashim et où dormir

  • Au moins une marchroutka part tous les matins, à l’exception des dimanches, de Khorog. Comme toujours, il n’y a pas vraiment d’horaire. La marchroutka part quand elle est pleine. Il est conseillé de se rendre au parking vers 8 h. Les départs ne se font pas depuis le bazar de Khorog, mais depuis un parking sur l’autre rive du fleuve (point rouge sur la carte en zoomant). Il vous en coûtera 50 S pour une place à l’avant et 40 S à l’arrière. Compter 3 h pour parcourir les 100 km.
  • À l’entrée d’Ishkashim (point vert sur la carte) se trouve la Hanis Guesthouse, sans doute la meilleure option. Un lit en demi-pension coûte 20 $ par jour. Vali, le fils de la famille qui tient cette guesthouse parle couramment anglais et, luxe pour la région, il y a des douches et même de l’eau chaude. Vali est vraiment au top niveau accueil et service. Les vendredis soir, la guesthouse peut afficher complet, mais c’est bien plus calme le reste de la semaine. Il y a également d’autres options de logement chez l’habitant à Ishkashim.
  • Le marché afghan a donc lieu tous les samedis matin sur une île située à 4 km en aval d’Ishkashim (en bleu sur la carte). Si vous ne voulez pas marcher, de nombreux véhicules partent du centre d’Ishkashim pour s’y rendre.

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Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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