Quelle responsabilité morale pour un blogueur de voyage

Depuis maintenant un peu plus de 4 années, je partage ici avec vous, plus ou moins sérieusement, mes récits de voyage. C’est devenu au fil des ans une vraie passion. Inutile de préciser que votre fidélité est source de bien des satisfactions, alors du fond du cœur, un grand merci à tous ! Ce blog n’a pas encore tout à fait l’audience du journal Le Monde, mais il n’empêche, qui dit audience dit responsabilité. Je vous parle de mes voyages, et à travers mes billets, je participe indirectement à la promotion de certains pays en en donnant le plus souvent une image positive. Mais est-ce toujours moralement acceptable ? Est-ce que je ne me fourvoie pas quand ces pays sont des dictatures et que je leur fais ainsi de la pub ? Y a-t-il certaines destinations pour lesquelles des précautions s’imposent ? Je vais essayer de répondre à tout ça.

Avant de poursuivre, la photo de Traffic Girl à Pyongyang en entête de cet article, contrairement à toutes celles du blog, n’est pas de moi, et pour cause, je ne suis jamais allé en Corée du Nord. Cette photo sous licence Creative Commons est de Stephan.

Cette réflexion se décline en deux volets :

  • J’ai abordé en septembre dernier dans ce billet sur le voyage en dictature le côté individuel de la question, à savoir si moi, Laurent, passionné de voyage, j’ai raison d’aller jouer au touriste en Iran ou en Ouzbékistan.
  • Aujourd’hui, j’aborde la question est-ce que moi, Laurent, blogueur de voyage, j’ai une responsabilité en vous parlant du Tadjikistan ou du Soudan, et en vous donnant par là même peut-être envie de visiter ces pays .

Le cadre de cette réflexion

Puisqu’il faut toujours rendre à César ce qui appartient à César, cette réflexion fait suite à une initiative de Samuel du blog Les Vents Nous Portent. En août dernier, Louis Cole, un célèbre Youtubeur britannique, créait la polémique dans la presse. La raison de cette polémique ? Louis revenait de Corée du Nord avec des vidéos assez éloignées de la ligne éditoriale standard à propos de ce pays. Il se contentait sous ses vidéos d’un petit texte où il nous dit essayer de se concentrer sur les choses positives.

Nous avions alors échangé entre blogueurs voyage sur le sujet. Le spectre des réactions était assez large. Quand certains étaient scandalisés, d’autres faisaient preuve d’un soutien mesuré. On trouvait donc un certain décalage par rapport à la presse assez unanime dans son indignation et prête à jeter Louis dans la fosse aux lions. Avec Samuel, nous avons convenu de plancher sur la question, quelle responsabilité morale endosse-t-on en tant que blogueur ?

Mes choix de destinations

Comme je l’avais exposé en en détaillant les raisons dans la première partie de cette réflexion, qu’un pays soit ou non une dictature n’est pas pour moi un critère de choix pour y aller ou pas. N’étant jamais à ce jour parti en voyage suite à une invitation, la seule est unique raison qui m’amène à visiter les pays dont je vous parle ici est mon envie d’y aller à titre personnel, ni plus ni moins. Que j’ai un blog ne change rien à l’histoire. D’ailleurs, je n’ai pas souvenir d’avoir déjà dit à quiconque en voyage que j’avais un blog.

Je ne suis nullement en train de sous-entendre que le diable se cache derrière les blogs trips et autres voyages de presse, aucunement. Mais au cas où certaines invitations seraient considérées par certains comme étant plus équivoques que d’autres, je ne suis pour le moment pas concerné par cette question.

Et dans la mesure où durant mes voyages, je ne vis pas reclus dans un palace ou un all inclusive et que je me balade comme bon me semble, suivant mon propre programme et sans guide, ce que je vois est l’ordinaire, le quotidien d’un pays, sans filtre.

Le point de vue d’un journaliste

Je n’ai jamais exercé cette profession, donc je peux très bien me tromper, mais à lire bien des articles de presse couvrant des pays assez éloignés du concept de démocratie, j’imagine que ces journalistes essayent le plus souvent de rencontrer des hommes de pouvoir, des opposants politiques ou encore des spécialistes locaux de tel ou tel sujet chaud du moment. Ils ne croisent pas nécessairement l’homme de la rue. Ça n’est d’ailleurs pas forcément ce qu’on leur demande.

Ils nous offrent une vision du pays bien réelle, je ne remettrais jamais ça en cause (je lis d’ailleurs très régulièrement leurs articles), mais cela ne représente qu’un côté de la pièce. Rappelez-moi quand est-ce que vous avez lu pour la dernière fois dans la presse que les Soudanais comptent sans doute parmi les peuples les plus accueillants au monde, que les Chinois dégagent au quotidien un enthousiasme et une volonté d’aller de l’avant bien supérieure à la nôtre ou encore que les Iraniens gaveront de victuailles le touriste qui se verra invité chez eux jusqu’à ce qu’il soit proche de l’explosion ?

J’ai parfois l’impression qu’aux yeux de certains journalistes, dès lors qu’il s’agit d’une dictature, le sujet se doit d’être grave. Sortir de cette ligne, c’est être rapidement suspect, au choix, de complaisance ou de naïveté. Mais la presse n’aurait-elle pas elle aussi une certaine responsabilité en ne nous livrant pour ainsi dire que des nouvelles alarmistes ou anxiogènes sur bien des pays ? À noter, comme me l’a fait très justement remarquer un journaliste que je parle là des “grands médias”, car certaines enseignes plus discrètes font très bien leur boulot. 

Oui, on rencontre également des sourires et de la bonne humeur en Ouzbékistan.
Oui, on rencontre également des sourires et de la bonne humeur en Ouzbékistan, très souvent même.

Mon point de vue de blogueur

En voyage, je loge dans des hôtels très bon marché, souvent assez miteux, mange dans des restaurants que je qualifierais plutôt de cantines locales et croise dans la rue monsieur et madame Tout-le-Monde. Je côtoie donc le plus souvent la classe moyenne du pays visité. Les plus pauvres n’ont pas les moyens de se payer un hôtel, aussi miteux soit-il.

Dans mes articles, je vous parle de mon vécu, de quelques péripéties avec une préférence pour les plans un peu galère qui tournent au loufoque et parfois de ces gens-là, de cette classe moyenne avec qui je papote ici ou là. Comme Louis Cole, je fais ressortir avant tout le côté positif du voyage. Or, un article de presse sur la Corée du Nord, le Soudan ou encore l’Iran ne vous parlera pour ainsi dire jamais de ces personnes.

On pourra m’objecter que c’est une vision très Bisounours, que le monde n’est pas ainsi, que le monde est grave. Mais ceux qui reviennent d’un long voyage sont unanimes pour dire que contrairement à ce que nous laissent croire les journaux, l’humanité dans sa majorité est bonne et bienveillante. Le quotidien d’une personne qui voyage avec peu d’argent n’est pas forcément rose tous les jours, mais on rentre néanmoins avec ce constat chevillé au corps, les gens sont bons, très bons même.

En gardant ce côté positif, je ne fais donc que refléter ce que je vis au quotidien. Encore une fois, je ne suis pas journaliste, je tiens juste un blog de voyage. Or dans le Larousse, la définition d’un blog,  c’est un site web sur lequel un internaute tient une chronique personnelle. Un truc personnel, point à la ligne !

Mes écrits sont on ne peut plus sincères, mais ça s’arrête là. Je ne suis qu’un touriste de passage qui voyage avec un ressenti bien réel, mais très superficiel. Je ne m’estime donc pas être en position de jouer au donneur de leçons, je n’ai pour ça aucune légitimité.

À chacun de prendre ses responsabilités

Certains me diront OK, tu peux nous parler de tes voyages, quel que soit le pays. Tu n’as de comptes à rendre à personne donc on ne doute pas de ta sincérité, mais si c’est un pays sous le joug d’une crapule de dictateur, tu ajoutes à ton billet un encart pour nous expliquer tout ça et nous mettre en garde. C’est ce que bien des articles parus dans la presse reprochaient à Louis Cole, qu’il n’y ait aucune mise en garde, aucun recul.

Eh bien non, moi non plus je ne décompte pas les bons et les mauvais points au compteur démocratique du pays concerné. J’estime que ça n’est pas mon rôle. Je ne vais tout de même pas recopier un résumé de la fiche Wikipédia du pays pour vous présenter tout ça, ça n’a pas de sens. On disait quoi à propos d’un blog déjà ? Ah oui, que c’est un truc personnel ! Aimant faire preuve d’ironie, je me moquerai parfois au détour d’une phrase de la mégalomanie de tel ou tel tyran à travers tel ou tel de ses faits et gestes, mais ça s’arrête là.

À chacun d’assumer. Si vous souhaitez visiter tel ou tel pays, à vous de vous renseigner tout comme je le fais, et de faire votre choix en votre âme et conscience. Je refuse pour ma part d’édicter des règles aux autres. Je ne fuis pas devant mes responsabilités, mais je ne vois pas pourquoi je devrais endosser celles des autres. Ça ne veut pas dire que je me fous des droits de l’homme, rien n’est moins faux. Simplement, je considère d’une part ne pas être qualifié pour mettre des notes, et d’autre part, que ça sort du cadre de mon blog.

La vieille ville de Yazd en Iran
Vous vous refusez à aller en Iran ? Aucun souci, mais c’est à vous d’en faire le choix, pas à moi de vous le dicter.

Oui, mais la Corée du Nord…

Je vous l’accorde, j’ai ressenti une certaine gêne en regardant cette vidéo de Louis. OK pour positiver, mais tout de même, la Corée du Nord… Et pourtant, nous connaissons tellement peu de choses sur ce pays qu’une sorte de mythe s’est construit autour. Je ne suis pas en train de vous dire que c’est peut-être en fait un pays super cool, oyé oyé, mais il n’empêche.

Tout comme la Chine et l’Iran au quotidien sont quelque peu différents de l’image que nous en avons, je suis convaincu qu’il en va de même pour la Corée du Nord. Je ne dis pas que ce que nous disent Amnesty International et d’autres ONG est faux, bien au contraire. Le travail qu’ils font est absolument fondamental. Mais c’est une vérité, et non pas LA vérité. Quand bien même LA vérité existerait, elle est toujours bien plus complexe que nos concepts du bon face au méchant. Ça ne vous rappelle pas quelque chose le pitoyable axe du mal de W ?

Ça veut donc dire que je serais prêt suite à un séjour en Corée du Nord à rédiger un billet très léger sur ce pays ? Honnêtement, je ne sais pas. Pour commencer, je ne sais pas si j’ai envie d’y aller. Ma curiosité m’y pousse, mais étant on ne peut plus allergique à toute forme d’encadrement durant mes voyages, je ne suis pas certain que j’arriverais à m’adapter. Mais ma curiosité étant ce qu’elle est, peut-être qu’un jour… Et si ce jour arrive, il est clair que je ne vous assenerai pas dans mes billets sur ce voyage le résumé de la fiche Wikipédia sur la Corée du Nord. Quant au contenu de ces articles, aucune idée, tout dépendra de mon vécu sur place.

Même si les vidéos de Louis Cole peuvent bien sûr être critiquées, la presse, grande donneuse de leçons dans ce cas, s’est fourvoyée plus d’une fois comme l’explique cet article : pourquoi est-ce si difficile d’obtenir des informations fiables sur la Corée du Nord ? Et qu’en est-il de ces images nous montrant des Iraniens brûlant un drapeau américain en omettant de préciser que le plus souvent, cette scène n’aurait sans doute pas eu lieu sans la présence d’une caméra et que ces événements restent généralement anecdotiques.

En guise de conclusion

Bien entendu, parler de sujets légers à propos d’une dictature la banalise, c’est indéniable. Mais n’évoquer que de sujets graves à propos de ces pays contribue tout autant à en donner une image erronée. Ne parler que négativement d’un pays qui oppresse ses citoyens, n’est-ce pas quelque part faire insulte à ces mêmes citoyens en les ostracisant ? Pourquoi parler d’une dictature reviendrait forcément à faire la promotion d’une élite tyrannique et pas celle d’un peuple tout simplement ? N’y aurait-il pas une autre forme de responsabilité à vouloir redresser la barre ?

Ils ont le droit qu'on parle d'eux également non les Soudanais ?
Ils ont le droit qu’on parle d’eux dans la bonne humeur également non les Soudanais ?

Pour vous donner un exemple tout frais, durant mon récent voyage au Soudan, ce sont des Soudanais ordinaires rencontrés ici ou là, des Soudanais bien conscients que le monde occidental leur a fermé la porte, qui me glissaient à l’oreille “dis, tu diras à tes amis en France qu’on est des gens bien et accueillants”. Être mis au banc des nations n’est jamais chose très plaisante. Mes compatriotes parfois si franchouillards ne sont pas les derniers pour défendre leur honneur à l’étranger, et moi non plus du reste !

Vivre dans une dictature n’est pas une sinécure, tant s’en faut, mais à moins d’être enfermé dans une geôle (ce qui est une réalité pour certains), ça n’est pas non plus forcément une torture de chaque instant. Je ne minimise aucunement les difficultés du quotidien, mais oui, dans une dictature, même si ça peut en surprendre quelques un, on y rit également. Faudrait-il taire ces rires ? Évidemment, on aimerait bien jouir dans ces pays de plus de libertés, mais le plus souvent, on aimerait avant tout pouvoir gagner dignement sa vie.

J’imagine que vous ne serez pas tous d’accord avec ce billet. Si tel est le cas, vos arguments m’intéressent. Je ne prétends pas en effet avoir atteint à ce jour la sagesse des grands maîtres à penser. Puisse la vieillesse me l’accorder un jour ! Et pour poursuivre sur le même sujet, Samuel (vous ne l’avez pas oublié j’espère !) a publié sa réflexion sur le sujet sur son blog dans cet article : de la responsabilité morale du blogueur voyage. Il aborde le sujet avec un angle plus large que le mien. Alexandra nous a rejoint également dans cette réflexion avec un avis assez différent du mien, ce qui est parfait, car il n’y a aucune raison que… j’ai raison, ça n’est que mon point de vue. Son billet est par ici : blog et morale, pourquoi je n’irai pas aux Maldives. Pour conclure Anick-Marie, alias Globestoppeuse a abordé le sujet sous l’angle non pas de la promotion d’une destination, mais plus généralement du blogging, ce qui n’est pas moins intéressant, loin de là. Bonne lecture.

Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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