Le tournoi de polo le plus haut du monde au col de Shandur au Pakistan

Aujourd’hui, place à un peu d’archéologie voyageuse. Je vais remonter jusqu’à l’an 2000. J’en ai parlé plus d’une fois, mes deux mois passés en Pakistan durant ce voyage d’une année qui me mena de la France jusqu’en Asie par la route comptent parmi mes meilleurs souvenirs de voyage.

Et à certains égards, même si tout ne se passa pas vraiment comme prévu et que la fin fut plutôt rude, ce tournoi de polo au col de Shandur à 3700 m, c’était vraiment de la balle.

Pour résumer, ce fut une montée au col en mode boudiné, quelques matchs de polo survoltés, et une descente précipitée suite à un sérieux problème dans ma tuyauterie intestinale, ou plus prosaïquement, une petite dysenterie.

Le tournoi de polo le plus haut du monde

Depuis 1936, chaque année, du 7 au 9 juillet se tient le tournoi de polo le plus haut du monde entre les équipes de Gilgit et de Chitral au col de Shandur.

Gilgit et Chitral sont les deux modestes capitales régionales de ce territoire extrêmement montagneux qu’est le nord du Pakistan. La route la plus courte pour aller de l’une à l’autre est en fait une piste poussiéreuse de haute montagne de 380 km qui passe par le col de Shandur à 3721 m.

Après 3 semaines passées dans la vallée de Hunza, me voici de retour à Gilgit. Le tournoi de polo débute dans 3 jours, le 7 juillet. Il me faut donc trouver une jeep pour m’y rendre. Le col de Shandur est à 230 km à l’ouest de Gilgit, mais 230 km d’une piste de montagne qui n’est à l’époque pas goudronnée.

Après 5 semaines passées à voyager plutôt à la dure à travers le Pakistan, je me dis sans doute un peu présomptueusement que j’ai maintenant le cuir assez endurci pour à peu près n’importe quoi.

Dépenser 23 € en une seule journée ressemble à la plus grande des extravagances

Je décline donc les offres de jeeps tout confort qui amènent les touristes pour 1200 Rs de l’époque (soit environ 23 €). Non, moi je suis un aventurier, un vrai, je vais partir dans une jeep à 500 Rs (10 €) avec des locaux. Il faut dire aussi qu’avec mon budget quotidien de 6 €, envisager de devoir dépenser 23 € en une seule journée ressemble à la plus grande des extravagances. Un plongeon dans les affres du faste et de l’opulence.

En route pour le col de Shandur

Une première journée un peu euphorique

Alors que j’arrive au point de rassemblement prévu pour le départ de Gilgit, 14 compagnons de voyage pakistanais ont répondu présents. Une jeep bordeaux s’arrête. Un modèle assez standard avec une plateforme ouverte. Mes compagnons se hissent aussitôt à l’arrière et me font signe de les rejoindre.

Direction le col de Shandur
5 passagers, il y en aura donc 10 de plus à l’arrière de cette jeep.

Après moult contorsions, tout le monde réussit à se caser dans une sorte de puzzle humain. Je me trouve une petite place, une fesse à moitié sur un jerrycan d’essence. Sincèrement, nous maîtrisons pas mal ce jeu du puzzle. Mais 15 personnes dans aussi peu d’espace, il doit y avoir un malentendu. Forcément, c’est juste pour la photo.

Sauf qu’en fait non, il n’y a aucun malentendu. Tout le monde est bel et bien de la partie. Nous quittons Gilgit vers 15 h. Visiblement, mes compagnons de voyage sont plutôt amusés de me voir là.

Très rapidement, le goudron disparaît de la route et alors que la nuit tombe, la jeep continue à zigzaguer aux phares à travers la montagne. Nous finissons par nous arrêter devant une maison, c’est l’heure du dîner. Une fois rassasiés, nous nous installons pour la nuit dans nos duvets le long de la piste, à même le sol sous les étoiles.

C’est un peu rude, mais je savoure pleinement cette impression de vivre quelque chose de pas complètement banal.

Quand l’ivresse de l’altitude fait place à la lassitude

Vers 5 h, le soleil se lève et notre petite équipée se réveille. Sans que je comprenne vraiment s’il s’agit d’une boutade ou s’il est sérieux, mon voisin tout sourire me dit « on a du bol, il n’a pas plu durant la nuit » !

Un petit-déjeuner et nous nous emboîtons à nouveau du mieux que nous pouvons à l’arrière de la jeep. Trouver une position confortable tient du Graal inatteignable, mais moyennant quelques contorsions, nous dénichons tout de même une configuration acceptable.

À mesure que nous nous élevons dans les montagnes, la vue se dégage. Si ça continue comme ça, ça promet d’être plutôt sympa une fois à Shandur.

Au bout d’une heure, ce qui tenait de la position acceptable se teinte d’une pointe d’inconfort. Nous sommes tellement entassés que le moindre mouvement est en fait impossible. Mais je me dis que ça n’est rien, que ça va aller, qu’il suffit d’être patient.

10 cm d’espace libre, on en est même pour ainsi dire embarrassé

C’est alors que soudain, mon voisin bouge un bras de 10 cm, ce qui ouvre, et de manière complètement inattendue, la perspective de pouvoir changer de position. 10 cm d’espace libre, on en est même pour ainsi dire embarrassé. Que peut-on bien faire de tant de liberté ? C’est angoissant !

Mais le répit est finalement de courte durée. Très rapidement, avec toutes ces secousses, l’inconfort revient au galop, mais ça va aller, tranquille. Les heures tournent ainsi jusqu’au moment où j’ai vraiment épuisé mes ressources de patience, de sourire et de méthode Coué. L’inconfort devient juste insupportable et douloureux. J’essaye de caler ma polaire entre mes fesses et le jerrycan pour en faire un ersatz de mini coussin, mais rien n’y fait.

À chaque virage, je me dis qu’on va apercevoir l’arrivée. C’est sûr, on y est presque. Sauf que la piste est mauvaise et que nous avançons à pas de tortue. Une tortue sous stéroïdes, mais une tortue quand même.

Puis vient enfin la délivrance, nous y sommes. Mazette, j’ai mal partout, mais c’est fini. Le paysage est grandiose. Des montagnes, un lac, un campement d’altitude, du soleil et le ciel bleu. Un petit paradis en somme. Il nous aura fallu plus de 13 heures pour parcourir les 230 km.

Col de Shandur
Col de Shandur

Il me faut maintenant trouver un gîte, une tente sous laquelle passer mes 4 nuits ici, car à 3700 m, les nuits sont tout de même assez fraîches. On m’avait dit à Gilgit que je trouverais assez facilement une tente avec une petite place pour y glisser mon sac de couchage. On avait raison.

Place au polo

Après une nuit sous la tente plutôt frisquette et un peu serré (mais ça tient chaud) au milieu de mes nouveaux amis pakistanais, me voilà paré pour le premier jour du tournoi de polo.

Premier match, l’ambiance est assez incroyable. Ne connaissant pas grand-chose au polo, je ne comprends pas vraiment tout, mais l’action est pour sûr au rendez-vous. Ça n’est pas aussi brutal qu’un match de bouzkachi, mais ça remue tout de même sévère. Ça remue d’autant plus que le polo pratiqué dans cette région du nord du Pakistan n’a en fait pas vraiment de règles. Ils appellent ça du free style game !

Les cheveux galopent, la balle valse de-ci de-là et les supporters de Gilgit et de Chitral sont au taquet. À chaque action, les joueurs de biniou pakistanais s’en donnent à cœur joie. C’est délicieux.

Tournoi de polo au col de Shandur

Coiffeur au col de Shandur
Coiffeur au col de Shandur
Les supporters sont là
Biniou mode Pakistan

J’en deviens moi même euphorique et pousse quelques hoquets de contentement. Je me sens tout à la fois privilégié et assez fier de moi pour être honnête. Privilégié, car je mesure bien que ce n’est pas quelque chose que l’on a la chance de vivre tous les jours. Fier, car venir ici ne fut pas non plus de tout repos, mais la récompense n’en est que plus savoureuse et en partie méritée.

Je croise par hasard un Français, un autre Laurent, avec qui j’avais voyagé quelques jours plus au nord dans la vallée de Hunza. Honnêtement, à nous deux, nous nous sentons les rois du pétrole. Ce tournoi de polo à Shandur, c’est vraiment du tonnerre. Bref, je capote — nouveau petit hoquet de satisfaction.

Sauf qu’à trop hoqueter, ces hoquets finissent par prendre des allures de rototos un peu trop fréquents. Je me sens fiévreux, nauséeux et pas mal affaibli. Ça n’est sans doute rien. Une bonne nuit sous la tente et ça devrait aller mieux.

Mais rien ne va plus…

Mais il est des jours où la méthode Coué connaît ses limites. Le lendemain matin, ça ne va franchement pas mieux, bien au contraire. Je ne peux plus rien avaler, ni même boire et la fièvre est toujours très présente. Après avoir mûrement réfléchi, je dois me rendre à l’évidence, rester ici à 3700 m n’est sans doute pas la meilleure idée qu’il soit. Je me résous à redescendre en stop de l’autre côté du col de Shandur, à Chitral.

Évidemment, le tournoi battant son plein, beaucoup de jeeps arrivent, mais aucune ne redescend. Mais par chance, après deux petites heures d’attente, mon sauveur est là. Il va jusqu’à Booni, 70 km plus bas, et de là, je devrais pouvoir trouver d’autres transports pour Chitral le lendemain.

Mon estomac et mon abdomen font franchement la gueule, mais j’arrive à peu près à calmer leurs envies de rébellion. La piste est tout aussi pourrie que de l’autre côté, mais il n’y a que 150 km, soit 80 de moins, c’est toujours ça de gagné. Et luxe suprême, je suis assis sur un siège et non pas entassé debout à l’arrière.

Arrivé à Chitral, je me sens même plutôt mieux et regrette presque d’être redescendu. Mais l’accalmie est de courte durée et la nuit franchement cauchemardesque. Des intoxications alimentaires en voyage, ça reste un truc assez classique et j’y ai eu droit plus d’une fois. Mais là, les crampes abdominales sont juste épouvantables et la fièvre est plus que jamais de retour.

Je suis épuisé et j’ai le moral au fond de mes chaussettes. C’est vraiment le genre de situation où être seul peut-être assez difficile. Avoir devant soi un sourire connu pourrait faire des miracles, mais il va me falloir faire sans et me débrouiller comme un grand.

Au petit matin, je vais à l’hôpital de Chitral pour voir un médecin. Bilan des courses, on me diagnostique une dysenterie ou quelque chose comme ça. Une perfusion hydratante, quelques cachetons et pas mal de repos devraient me remettre d’aplomb. Le soir venu, je négocie de quitter l’hôpital pour regagner ma chambre d’hôtel toute proche.

La dysenterie, c’est zéro

À vous de voir, mais personnellement, la dysenterie, je ne recommande pas trop. Certes, on pourrait considérer que ces parasites qui ont élu domicile dans mes intestins, ça fait de la compagnie, mais force est de constater qu’ils sont en fait d’assez mauvaise compagnie. Ce sont des hôtes assez envahissants, voir même de fichus sacripants. Non vraiment, la dysenterie, c’est zéro.

Boucher à Chitral
Boucher à Chitral.

Quelques jours plus tard, je vais mieux. Tout au plus quelques kilos à reprendre, et le souvenir, malgré ce contretemps, d’avoir vécu un truc assez énorme au col de Shandur. C’est vraiment dans ces moments que je me sens vivre pleinement. Partager cet inconfort temporaire, se serrer un peu les coudes et rire de la situation, voilà qui crée un climat de grande fraternité. Je fais bien entendu abstraction du petit séjour à l’hôpital, car je ne sais plus si je l’ai dit, mais la dysenterie, c’est zéro.

Cela dit, quand j’y repense, je m’interroge parfois si je partirais à nouveau de la sorte, sans trop savoir, si ce n’est de vagues promesses, où j’allais dormir, ni comment j’allais redescendre de ce col. Je me demande si je n’étais pas alors plus persévérant qu’aujourd’hui. Si je n’avais pas plus la niaque comme on dit.

Le tournoi de polo de Shandur aujourd’hui

Après mon voyage en 2000, le Pakistan a connu des années très compliquées avec une situation sécuritaire qui s’était grandement dégradée. Mais les choses se sont aujourd’hui grandement améliorées et depuis 2019, les agences de « voyage aventure » françaises (et autres) envoient à nouveau des touristes dans le nord du Pakistan.

Nul doute qu’avec la vallée de Hunza, ce tournoi de polo compte parmi les choses à voir. Il se tient toujours chaque année du 7 au 9 juillet. La route pour rejoindre Shandur depuis Gilgit est visiblement aujourd’hui goudronnée, rendant le voyage bien plus rapide et confortable.

Si ça vous botte, c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter. Le Pakistan est avec mon voyage en Iran et mon voyage au Soudan dans mon trio des pays où j’ai connu le meilleur accueil. Tant d’égard et de gentillesse envers le touriste de passage, ça dépasse parfois l’entendement.

D’autres blogs

Si vous avez besoin de lire d’autres récits de voyageuses et de voyageurs émerveillés par leur séjour au Pakistan avant d’être pleinement convaincus, en voici en voilà :

  • En 2016, Marine et Alex sont rentrées par voie terrestre de Singapour jusqu’en France. Leur itinéraire est passé par le Pakistan. Ils en parlent sur leur blog What made you happy today.
  • Pauline est allée en voyage au Pakistan plus récemment. Elle nous parle de cette expérience sur son blog Unloved countries.
  • Une qui connaît sans doute mieux le Pakistan mieux que quiconque, c’est Alex. Elle y est allée en voyage à de nombreuses reprises en couple puis seule. Vous trouverez une palanquée d’article (en anglais) sur ce pays sur son blog Lost with purpose.
  • Un dernier blog en anglais avec pas mal d’informations pour voyager au Pakistan, celui de Joan, Against the compass.

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Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Tu en sauras plus sur ce blog et sur moi dans l'à propos.