Un mois au Caire ou l’histoire d’un voyage sur place, en immersion

Voyager sur place, quelle drôle d’idée. De nos jours, pour profiter pleinement d’un voyage, il faudrait l’optimiser. De plus en plus de personnes ont droit au quotidien à l’optimisation à tout va de leur travail, en faire toujours plus en toujours moins de temps, se faire presser le citron encore et encore. Quoi de plus logique donc, puisque ça nous réussit tant, de prolonger l’expérience durant nos vacances. Déjà qu’on n’en a jamais assez, il ne faudrait tout de même pas les gâcher en ayant l’impudence de ne pas en profiter un maximum, en visitant le plus de choses possibles, n’est-ce pas ? Passer un mois au Caire, un mois sur place, vous n’y pensez pas !

Au fil de mes voyages, j’éprouve de plus en plus l’envie et le besoin de faire du sur place, de laisser de côté la course à l’échalote, de cocher de moins en moins de cases dans mon guide de voyage. De là à penser que j’approche dangereusement de l’âge du vieux chnoque, il n’y a qu’un pas. Je viens d’ailleurs juste d’entamer mon 45e tour de soleil ! Les esprits flatteurs pourraient parler de sagesse, mais jeune et fringant comme je suis, la sagesse ne semble m’habiter que par de rares intermittences, sans doute sur un fâcheux malentendu.

Palais d’Abedin
Palais d’Abedin

Sur place donc, un voyage immobile. Mais est-ce bien raisonnable ? J’ai mené ma petite enquête afin de vérifier si partir au Caire un mois durant n’allait pas à l’encontre de la bienséance. Mon fidèle Larousse à la case voyage m’en donne la définition suivante : “partir temporairement dans une autre région, un autre pays”. Ouf, tout va bien, nul besoin d’avaler quotidiennement sa dose de goudron pour se donner l’illusion de voyager pleinement. La bienséance est sauve, je ferai donc du sur place.

L’excuse du sur place

Mais assez de blabla, la raison première de ce mois passé au Caire, c’est de prendre des cours d’arabe en Égypte. Enfin, raison première ou simple excuse ? Qui de la poule ou de l’œuf m’a amené ici ?

  • Mes 3 jours passés au Caire en novembre dernier m’avaient laissé un goût de pas assez. La simple idée d’y séjourner plus longtemps suffisait allègrement à réveiller mes globules, même les plus assoupies. Ça, c’est pour la poule.
  • Apprendre l’arabe était un souhait de longue date. J’aime voyager dans cette région du monde, et quelque part, j’ai toujours un peu rêvé de pouvoir répondre du tac ou tac à mes interlocuteurs dans cette langue. Ça, c’est pour l’œuf.

En pleine possession du combo gagnant, à savoir une poule et un œuf, le programme de ce voyage immobile est donc plié. Accroché vaillamment aux pattes d’une poule, je volerai jusqu’au Caire. Une fois atterri au milieu des pyramides, en mode rouler-bouler, tel un œuf, je me rendrai à mes cours d’arabe.

En pleine possession du combo gagnant, à savoir une poule et un œuf, le programme de ce voyage immobile est donc plié.

Centre du Caire

Cinéma au Caire

Cinéma au Caire

Centre du Caire

Fort de ces quatre semaines à disposition, je m’imaginais évidemment entreprendre mille choses. La réalité fut en partie différente. Ce séjour fut à la fois beaucoup et bien peu. Beaucoup tant l’expérience fut riche. Bien peu, car un mois, c’est très court pour s’imprégner d’une ville. En un mois au Caire, on ne fait qu’en effleurer la surface. On commence à bien connaître son quartier, mais on n’a pas tout à fait eu le temps de saluer les quelque 10 millions de Cairotes.

Mais laissez-moi donc plutôt vous en conter l’histoire au présent, comme si j’y étais encore. Car oui, quelque part dans ma tête, je suis encore un peu au Caire.

La vie de quartier

Je ne vous ferai pas le coup du “je suis parti m’installer au Caire”, soyons sérieux cinq minutes. Mais voulant autant que possible avoir l’impression d’un début de chez moi, je loue une chambre chez l’habitant plutôt que de loger dans une auberge bon marché.

Mon chez moi au Caire
Mon chez-moi au Caire
Ma chambre au Caire
Ma chambre
Le Caire la nuit
Le Caire la nuit vue de l’appart

Rue Mohammed Bek Al Alfi

Avenue El Gomhoreya

Ainsi logé en plein centre-ville, je me fais au fil des jours une mini place dans ce quartier. À voir régulièrement les mêmes personnes, des liens se créent avec l’épicier ou encore le serveur de ce petit resto kochari où je n’ai de cesse de retourner. Accaparés par leur travail, ils n’ont pas forcément beaucoup de temps à me consacrer, mais le cœur y est.

Plus besoin non plus de commander quoi que ce soit au café du coin. À peine assis sur une chaise, le serveur arrive, me serre la main et m’apporte mon chaï avec le sourire. Quitter l’anonymat du touriste ne fait qu’enrichir le voyage.

Petite anecdote amusante à ce sujet, maintenant que je connais les nombres en arabe, quand un commerçant m’annonce un prix en anglais, je répète en guise d’entraînement la somme en arabe. Et forcément, ce commerçant prend ensuite l’habitude de me dire les prix en arabe. Hier soir, alors que j’allais acheter du pain chez mon épicier favori, celui-ci m’annonce “three fifty” 13.50 en anglais, avant de réaliser que c’était moi et de me répéter en riant “oh sorry, talata wa nos” 23.50 en arabe.

Serveur du café au coin de la rue

La routine

Chaque matin alors que je me rends à pied en cours, un monsieur me reconnaît et me salue place Talaat Harb. Il est 8 h, la ville est encore calme. En sortant de cours, c’est l’heure du backgammon, du tawla, puis du retour à l’appart, non sans m’arrêter pour boire à nouveau un thé. 

Après quoi je me promène sans cette pseudo injonction d’aller visiter tel ou tel site touristique. Petit à petit, je trouve mes repères. Un mois au Caire, c’est laisser s’installer un début de routine. Vous me direz peut-être qu’on part en voyage justement pour sortir de cette routine. Mais la routine n’est pas qu’ennui, elle est également synonyme de lien social.

Ce voyage sur place, m’empêche de fuir la cacophonie de cette ville jusqu’à la trouver des plus normale. Je traverse maintenant ces avenues le nez en l’air au milieu de la circulation comme si de rien n’était, walk like an Egyptian. Et puis surprise les vendredis matin3équivalent du dimanche matin chez nous, ses mêmes avenues, quelques heures durant, sont tellement calmes, pour ainsi dire vides. On en serait presque inquiet, comme si une catastrophe nous guette.

Talaat Harb
Talaat Harb

Avenue El Tamimi

Place Talaat Harb

Cosmopolitan Hotel, le Caire

Avenue Adb El Khalik Tharwat matin calme
Matin calme, très calme…
Place Ataba
Évidemment, ça ne dure qu’un temps.

Mais la routine ne dure qu’un temps. Parfois, mes pieds m’emportent un peu trop loin. De sharia4rue en sharia, d’avenue en boulevard, de passerelle en pont, ils me font traverser le Nil, gambader à n’en plus finir. Flâner à la recherche d’un peu de brise ou d’un point de vue pour une photo. Passer d’un quartier populaire aux villas cossues de Zamalek, des bâtiments brinquebalants aux tours de bureaux le long de la corniche. M’abreuvant de cette énergie, parfois jusqu’à en être rincé. Rincé d’avoir trop marché, rincé par cette chaleur, ce bruit, ce trop de monde.

Fatigué mais heureux, heureux de me sentir comme faisant un peu partir de ce maelström. Pour une fois, je ne suis pas juste de passage pour quelques jours, je suis là pour un mois. Et j’y laisserai peut-être, qui sais, un peu plus que la simple semelle de mes savates sur les trottoirs.

Corniche du Nil

Zamalek, le Caire

Nile City towers

Rue Al Moez Ldin Allah Al Fatmi

Marché rue Al Molski

Street life

Vendeur de jus de fruit au Caire

Avenue Port Said

Moi qui suis incapable en voyage d’étayer le moindre planning sérieux, me voilà enfin dans mon élément. Je peux dire oui quand on me propose d’aller aux courses hippiques le lendemain, ou avoir la flemme et reporter à plus tard cette visite des pyramides. Procrastiner, observer une fois de plus les embouteillages depuis mon balcon, redescendre boire un thé, sans doute le centième si ce n’est plus. Puis arpenter à nouveau les rues de mon quartier. Retourner à la confluence de ces autoroutes urbaines, de ce béton qui transperce la ville.

Procrastiner jusqu’à ce que demain soit la fin et se lamenter de ne pas être allé admirer la vue sur la vieille ville depuis la colline de Moukattam au coucher du soleil. Car soyons honnête, un mois au Caire, c’est bien trop court.

Vue sur l’avenue Adb El Khalik Tharwat
La vue de mon balcon
Confluence autoroutière
Confluence autoroutière

Arabesques autoroutières

L’heure du chai

Pub au Caire
Quelqu’un essaye manifestement de faire passer un message…

Le retour après un mois au Caire

L’instant fatidique est arrivé, il faut rentrer. Nous y sommes, une fois la nuit tombée, je quitte l’appartement et me retrouve dans l’avenue Adb El-Khalik Tharwat qui est comme chaque soir embouteillée. Je lève la main, un taxi s’arrête, direction l’aéroport.

Arrivé à l’immigration, le douanier voyant sur mon passeport deux visas égyptiens côte à côte me demande en anglais si j’aime l’Égypte. Je lui réponds en arabe que oui, j’aime beaucoup son pays. Mes quatre semaines de cours d’arabe n’auront pas été vaines. Son visage n’est plus que sourire au point que sa moustache semble à grand-peine s’accrocher pour ne pas tomber. Il ne fait plus guère de doute maintenant qu’il me faudra revenir, revenir pour boire un chaï à Moukattam.

Revenir pour boire un chaï à Moukattam.

Le mot de la fin

Petit aparté en guise de conclusion, ce billet est le centième du blog. Cent articles en quatre ans et demi, on pourrait appeler ça un rythme d’escargot, voire même de feignant. Mais que voulez-vous, n’ayant pas toujours la plume infuse, rédiger un billet dont je suis satisfait est à ranger dans la catégorie des tâches chronophages, limites pathochronophages à la vue de ma promptitude à pinailler pour un rien.

J’en profite donc pour vous remercier, vous qui avez la bienveillance de passer par ici. Car sans me pavaner dans des considérations nombrilistes, se savoir lu apporte tout de même son lot de petits bonheurs. Et parmi mes lectrices et mes lecteurs, il y en a deux qui n’ont pas raté un seul billet depuis le début, je veux parler de mes parents. Et ça aussi ça compte, merci maman, merci papa.

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1. 3.50 en anglais
2. 3.50 en arabe
3. équivalent du dimanche matin chez nous
4. rue
Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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