Le jour où j’ai visité Venise, la ville sombra sous les eaux

Venise, Venezia, la Sérénissime ou encore la Cité des Doges. Pour certains, cette cité serait la quintessence du romantisme, la ville des amoureux. Pour d’autres, le parfait exemple des méfaits du tourisme de masse avec, entre autres, ces paquebots géants qui viennent à tour de rôle y déverser leur flot de croisiéristes.

Pour moi, Venise sera une étape de deux jours alors que je fais route vers l’Albanie. Seulement voilà, avec ma manie plus ou moins revendiquée de visiter des coins plus connus pour n’être justement pas trop connus, visiter cette ville peut ressembler à un canular, un poisson d’avril.

Cet article est donc, moins que jamais, un catalogue des choses à voir à Venise — car entre nous, tout y est beau – mais un ressenti de cette courte pause mâtiné d’une ébauche de réflexion sur le tourisme de masse. Un titre un peu plus racoleur pour ce billet aurait pu être « comment survit-on à Venise quand on est un touriste qui aime à se balader le long des contre-allées ? »

Visiter ou pas Venise, le temple du tourisme de masse

Venise, la ville des amoureux. Étant accompagné pour l’essentiel de mon sac à dos, nous dirons que je n’étais pas le candidat idéal. Quant à cette histoire de romantisme, sauf à vouloir nous vendre encore des récits de carrosse et de prince charmant, on va laisser ce prince, qui n’a d’ailleurs jamais existé, enfermé à double tour. Le monde ne s’en portera sans doute pas plus mal.

Reste qu’au-delà de ces clichés, c’est également et avant tout une merveille architecturale ou ainsi va la rumeur. Seule ombre au tableau, la rumeur s’est répandue et aujourd’hui, le monde sait. Le monde sait que la cité des Doges n’est pas faite de béton armé et de carrés de plâtre bruts et le monde veut voir.

Plonger en apnée pour une expérience suromantique de masse

Au dernier décompte, ce monde, c’est un peu plus que deux pelés et trois tondus, puisqu’ils seraient chaque année près de 25 millions de touristes qui se presseraient aux portes de la lagune. Venise est devenue ce nom qui ressort très souvent dès lors que l’on aborde le problème du surtourisme.

Que faire dans ce cas ? Plonger en apnée pour une expérience suromantique de masse ou botter en touche en poursuivant mon chemin en ferry pour la suite de mon voyage en Albanie.

Un peu borné comme je peux l’être parfois, j’étais à deux doigts de bouder Venise. Sauf que pour en rester là, encore eut-il fallu que je me taise. Car borné, je peux l’être, mais influençable, tout autant.

Or, tenir ma langue, point trop je n’ai su. Et c’est ainsi qu’au détour d’une conversation, Mitchka, la grande prêtresse derrière Fish and Child, glissa l’air de rien quelques arguments en faveur de la Sérénissime. Soit disant que Venise, je ne sais plus trop quoi. J’ai pris note du je ne sais plus trop quoi, mais sans plus.

Basilique Saint-Marc
Basilique Saint-Marc

C’est ainsi qu’un dimanche matin d’un certain mois de mai, à peine descendu à la gare du train de nuit Paris-Venise, je navigue entre les nombreuses gouttes d’eau pour poser mon sac à dos dans un dortoir de Dorsoduro. J’ai donc finalement et contre toute attente décidé de m’accorder deux jours dans la cité des amoureux Doges.

Première journée : ondées et tourbillons

Je n’irais pas jusqu’à qualifier la météo de cette première journée d’apocalyptique, mais avec 12 °C, du vent et de la pluie, ça n’est pas non plus le truc qui t’élève dans une béatitude extatique. Je suis ce genre de personne qui refuse de se gâcher ses vacances en bougonnant à la moindre contrariété, mais monsieur Coué sera tout de même appelé deux ou trois fois à la rescousse pour maintenir le sourire à flot en ce 5 mai de l’an 2019.

Selfie place Saint-Marc
Selfie place Saint-Marc (le selfie de l’année !)

Alors oui je me caille, oui mes pieds prennent l’eau, non mes cheveux ne repoussent pas malgré la pluie, mais je m’en fous. Je suis à Venise et j’en profite.

Cerise sur le gâteau, ce régime d’averse qui suit une averse suite à une autre averse a fait jaillir ici et là et même partout nombre d’homo sapiens portant une de ces magnifiques capes de pluies transparentes. Une jaune ici, une verte par là sans oublier une rouge là-bas au fond. Toutes ces couleurs, il fallait bien ça pour égailler ce ciel plombé.

Cela dit, tant qu’à me cailler, j’aurais peut-être préféré voir la ville sous la neige, Venise en blanc comme nous en parle si bien Lucie qui a élu domicile dans cette belle cité.

Deuxième journée : sous le soleil exactement

En ce lundi matin, les nuages et la pluie se sont fait la malle et la météo a décidé d’être sympa. Qui s’en plaindra ?

Je quitte donc mon auberge tout frétillant et là, au premier carrefour, ma mâchoire se décroche. Toute cette pluie tombée la veille a littéralement métamorphosé la ville. Tout est inondé partout partout, mais vraiment partout.

Fondamente Nove Venise
Au loin, la neige

Le plus étrange dans tout ça étant que ça ne semble pas perturber le moins du monde les Vénitiens et les Vénitiennes. Par une sorte de pragmatisme dont eux seuls semblent avoir le secret, des bateaux sont présents pour transporter aussi bien les locaux que les touristes de passage dans ce qui est devenu une ville envahie de canaux.

La relative quiétude d’hier a par contre fait place à une horde de curieux venus, on l’imagine, admirer le spectacle de cette inondation géante.

Alors que je discute avec un couple venu tout droit du Liechtenstein et que je leur fais part de ma stupeur, eux me répondent avec un flegme déroutant que Venise est inondée 365 jours par an, et ce depuis la nuit des temps.

Quant à cette foule, là encore, tout serait normal. La place Saint-Marc croule sous un mélange détonnant de touristes et de pigeons. Les devants du Palais des Doges ressemblent à l’entrée d’un Apple Store un matin de nouvel iPhone, le pont des Soupirs… soupire, quant au pont du Rialto, on espère sincèrement que son architecte a prévu une marge confortable pour pouvoir sans encombre porter tout ce monde.

Vue sur l’ile de San Giorgio Maggiore

Qu’il en soit donc ainsi, mais mazette, cette foule ! Clairement, il ne m’est encore jamais arrivé de me retrouver dans un lieu envahi à ce point. Certes, Paris connaît ces lieux inondés de touristes, mais là c’est la ville entière qui semble n’être plus pour ainsi dire dédiée qu’à cette activité.

Du monde partout, partout, partout, ou plutôt presque partout. Le presque a en fait son importance, car oui, au détour d’une ruelle, il arrive que l’on débouche sur une place des plus calme. Deux trois badauds ici et là, mais pas plus. Le moment est clairement venu d’en profiter, de s’asseoir quelque part, n’importe où, de souffler.

L’architecture de cette place est peut-être moins flamboyante que d’autres lieux emblématiques de la ville, mais bordel, ce calme, que c’est bon.

Eglise Venise

L’autre solution pour retrouver un peu de sérénité dans ces lieux à la surabondance de pèlerins en tong, c’est d’y aller à la pointe du jour. S’y balader alors que la ville s’éveille timidement et que ces affreux touristes dorment encore du sommeil du juste sous leur couette.

Seulement voilà, est-ce la crainte de surprendre l’astre du jour ensuqué et atone, je n’ai jamais osé me lever au tocsin de son réveil-matin. N’y voyez là aucune indolence, tout au plus la peur de manquer de respect envers cette étoile pas comme les autres.

Mitchka a par contre cette audace. Elle sait regarder le soleil droit dans les yeux et lui dire : « demain matin, on se lève en chœur ». À lire son Venise du matin au soir, ça semble clairement être le bon choix. Un jour, moi aussi, j’oserai défier le soleil.

La Sérénissime au quotidien

Bien entendu, au rythme de me pieds, je suis passé par quelques-uns des incontournables de Venise. Ces lieux sont de toute beauté, bellissima ! Mais comme souvent, l’effet de surprise n’étant pas forcément au rendez-vous, leur découverte peut-être teintée d’un zeste de déception. Et je ne parle pas là du folklore des gondoles avec parfois leur accordéoniste livré clé en main.

Bien plus que ces pièces maîtresses du tourisme vénitien, ce qui m’aura émerveillé, ce sont ces petites tâches du quotidien que l’on peut encore observer ici ou là et qui font que cette ville n’est pas encore devenue uniquement une ville musée. Pas encore.

Un maraîcher qui vend ses légumes au petit matin ici, le facteur qui fait sa tournée de livraison de colis là, le transport de matériaux de construction là-bas, un bateau ambulance qui fait hurler sa sirène un peu plus loin.

Canaux paisibles Venise

Canaux paisibles Venise

Maraicher à Venise

Librairie Alta Aqua

Alors comme souvent en voyage, je me pose discrètement quelque part et j’observe ce quotidien. Évidemment, ici, ma contemplation est plus d’une fois interrompue par un groupe, écouteurs vissés dans les oreilles, qui suit à la queue leu leu sa guide armée du traditionnel parapluie fanion. Mais c’est ainsi !

Un peu moins discrètement, je me suis également posé sur le pont de l’Académie pour admirer le Grand Canal. On n’y est pas vraiment seul, mais il faut bien reconnaître que ça n’en reste pas moins assez fascinant.

Même si parfois, le Grand Canal semble frôler l’embouteillage, ça a tout de même une autre allure que le boulevard périphérique parisien ! De temps à autre, au milieu de tous ces bateaux, un vaporetto. J’aurais bien aimé voguer à bord de l’en d’entre eux, mais ils étaient bondés. J’ai donc préféré poursuivre la balade sur mes pieds.

Grand Canal Venise
Le Grand Canal

Le soir venu, je regagne le Campo Santa Margherita où se trouve mon dortoir. Cette place est assez calme. Je me pose sur un banc, inspire de grandes doses de cette quiétude avant de me rouler une cigarette et me prendre à rêvasser. Ah Venise…

Ah, Venise…

Demain matin, un train m’attend gare Santa Lucia pour descendre plus au sud avant de gagner l’Albanie.

Ruelle Venise

Ruelle Venise

Mon avis sur Venise

Ai-je bien fait de m’accorder cette pause vénitienne ? Était-ce une bonne idée de changer d’avis ? Divulgâcheur, oui, c’était une très bonne idée. Mais pour étayer un peu plus ma pensée, je vais résumer ça en un jeu de trois questions-réponses.

Est-ce que ça valait le coup de visiter Venise ?

Venise et sa lagune sont un lieu unique. Dire que c’est d’une beauté inouïe ne relève même pas du superlatif. Les gondoles et autres spécialités locales tiennent maintenant un peu du cliché et je déposerai discrètement le romantisme des lieux dans la première poubelle à recyclage que je croiserai, mais pour le reste, tout est vrai. Et malgré la météo désastreuse à laquelle j’ai eu droit le premier jour, j’ai tout de même adoré.

Est-ce que toute cette foule, c’est vraiment pénible ?

Je serais un gros menteur si je ne disais pas que tout ce monde, ça m’a quand même bien gavé. J’ai fait mon possible pour l’éviter, mais à l’impossible, nul n’est tenu. Alors oui on trouve comme je l’ai dit des coins paisibles où l’on peut se poser et en profiter, mais toute cette activité commerciale dédiée pour ainsi dire uniquement au tourisme, je ne suis pas habitué à ça. J’ai fait mon maximum pour en faire abstraction et y suis raisonnablement bien arrivé.

J’avais même entrepris d’observer ça quelque temps en posant mon derrière sur une marche place Saint-Marc, mais l’étude fut de courte durée. Je me suis en effet rapidement faire rappeler à l’ordre, car figurez-vous que s’asseoir sur une marche le long de ces arcades, c’est interdit ! J’ai cru un instant à un gag, une sorte de caméra cachée, mais non.

Foule de touristes Palais des Doges
À proximité du Palais des Doges et du pont des Soupirs

Donc oui, très souvent, c’est pénible, mais il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. On vient de toute façon préparé et on fait avec.

Est-ce que je reviendrai (ou Venise et le tourisme de masse) ?

En toute objectivité, visiter Venise en 2 jours, c’était bien trop court. Explorer réellement cette ville demande bien plus de temps. Vu sous cet angle, il me faudrait donc revenir un jour.

Mais ce raz de marée du tourisme dans cette cité (et d’autres lieux emblématiques de notre monde) me pose problème. On déplore de plus en plus les méfaits de ce tourisme de masse, sauf que nous ne résistons pas à la tentation de visiter nous-mêmes ces lieux. Au fond, tout le monde rêve de convaincre l’autre de ne pas y aller sans y renoncer lui-même, regrettant sans doute le temps où le tourisme était réservé à quelques happy few.

Une solution dans ces cas-là est de venir hors saison. Les impacts négatifs sur la population locale sont alors moindres. Les hébergements n’étant alors pas complets, notre présence n’impose pas de convertir d’autres immeubles en hôtel et privant ainsi les habitants de ce foncier (ou faisant exploser les prix). Sauf qu’à Venise, le hors saison est une chimère.

Maintenant, je ne vais pas non plus jouer au jusqu’au-boutiste ultra fanatico-radical. J’évite le plus souvent ces incontournables du tourisme mondial, mais je ne vais pas non plus en faire une religion. Ce problème du surtourisme à Venise était une des raisons de ma réticence à visiter cette ville. Mais je ne vais pas non plus faire acte de contrition pour être passé outre cette fois. Quant à l’avenir, lui seul le dira…

Eglise Venise

Eglise Venise

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Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Tu en sauras plus sur ce blog et sur moi dans l'à propos.