Est-ce dangereux et moral de voyager en dictature ?

La semaine dernière, un dictateur a passé l’arme à gauche. Islam Karimov, président omnipotent de l’Ouzbékistan depuis 27 ans n’est plus. Au cours de mes voyages, j’ai été plus d’une fois amené à visiter des pays assez éloignés de ce qu’on peut appeler une démocratie. Certains sont dans une sorte d’entre-deux quand d’autres sont franchement des dictatures. L’Ouzbékistan appartient sans équivoque à la seconde catégorie. Visiter ces pays en tant que touriste n’est donc pas sans amener un certain nombre de questions, au rang desquelles les deux principales pourraient être, est-ce dangereux et est-ce moralement acceptable ? Apporte-t-on une caution morale à ces régimes en y allant à titre individuel ?

Cette réflexion se déclinera en deux volets :

  • J’aborderai aujourd’hui le côté individuel de la question, à savoir si moi, Laurent, passionné de voyage, j’ai raison d’aller jouer au touriste en Iran ou en Ouzbékistan.
  • La question est-ce que moi, Laurent, blogueur de voyage, j’ai une responsabilité à vous parler, et par là même vous donner envie de visiter le Tadjikistan ou le Soudan est abordée dans cet article : quelle responsabilité morale pour un blogueur de voyage.
Les dômes sont magnifiques à Boukhara en Ouzbékistan. La dictature l'est tout autant.
Les dômes sont magnifiques à Boukhara en Ouzbékistan. La dictature l’est tout autant.

Est-il dangereux de visiter une dictature ?

Quand je parle de mes voyages à des personnes qui ne voyagent pas ou peu, très souvent vient la remarque « mais t’as pas peur tout de même d’aller en Iran ou au Tadjikistan ». Le fait qu’un pays soit une dictature n’est en rien lié au fait qu’il soit ou pas dangereux d’y voyager. Certes, dictature est généralement synonyme d’arrestations plus ou moins arbitraires, mais ce sont les opposants politiques ou encore les journalistes qui sont victimes de ces arrestations, pas les touristes.

La seule mesure de prudence qu’il convient parfois de prendre, c’est d’éviter de parler de sujets politiques sensibles à voix haute dans la rue. Vos interlocuteurs ne se risqueront de toute façon généralement pas à s’épancher sur ce genre de sujet à la vue de tous. S’ils le font, ce sera dans un cadre plus intime, quand ils sont certains que des oreilles mal intentionnées ne rôdent pas. Parler du Tibet en Chine ou de la corruption et de l’affairisme de Nazarbaïev au Kazakhstan est à éviter, et ce, avant tout pour votre interlocuteur. La seule réelle mesure de prudence est de ne pas trop s’approcher d’éventuelles manifestations politiques, et encore moins d’y prendre des photos.

Mais pour le reste, ces dictatures s’assurent justement d’un contrôle au plus près de leur population, réduisant d’autant le risque d’agression et autres désagréments. Difficile de s’en réjouir, mais c’est un fait. Si un pays est dangereux, et il y en a, c’est généralement pour de toutes autres raisons.

Portrait de Khomeini à Téhéran
Portrait de Khomeini à Téhéran
Emomalii Rahmon, un président tadjik qui aime le blé !
Emomalii Rahmon, un président tadjik qui aime le blé !

Est-il moralement acceptable de visiter une dictature ?

S’il est donc acquis que partir en voyage dans un pays sous le joug d’un régime dictatorial ne représente pas un danger en soi, est-ce pour autant une bonne idée ? Est-ce qu’on ne tombe pas alors dans le rôle du touriste sans le moindre scrupule qui souhaite avant tout passer du bon temps et se contrefout du reste ?

Le boycott

On peut entendre assez régulièrement ici ou là qu’il faudrait boycotter l’Iran, la Chine ou le Botswana pour des raisons toutes plus valables les unes que les autres. La cause à défendre est entendue et mérite rarement contestation. Là n’est donc pas le problème. Le boycott, j’ai pendant longtemps trouvé ça séduisant. Boycotter un pays donne l’impression de pouvoir infléchir le cours de l’histoire. Tel tyran à l’autre bout de monde est un vrai salaud et traite son peuple en esclaves, mais grâce à moi et mes congénères, il va plier. Ça a même un côté très romantique.

On se dit qu’on est tellement fort que grâce à ce veto, ce tyran va retrouver la voix de la raison, pour le plus grand bonheur de son peuple et du nôtre. Sauf qu’il en va rarement ainsi. Vous en connaissez beaucoup vous des despotes qui finissent par se dire : « ouais, ils ont bien raison ces Français, je suis vraiment un sale connard, mais ça, c’est du passé. À partir de demain, je vais devenir quelqu’un de vachement cool et tout va s’arranger ». Le plus souvent, ce dictateur s’en fout un peu de mon boycott. Il a d’autres solutions pour s’enrichir. Il réussit même parfois à légitimer un peu plus son pouvoir en appuyant sur la corde nationaliste : « vous avez vu comment les Français vous traitent. Mais, je vais vous rendre votre honneur perdu ».

En boycottant un pays, c’est avant tout le tenancier de l’auberge bon marché où j’aurais logé qui aura une chambre de moins d’occupée. Certes, une partie de mes dépenses va dans la poche du tyran et de sa cour, mais assez peu en fait. En voyageant au jour le jour sans avoir réservé quoi que ce soit auprès d’un tour opérateur, mon argent bénéficie pour l’essentiel à l’économie locale. C’est un maigre pécule, car je dépense bien peu en voyage, mais les petits ruisseaux font les grandes rivières. Le boycott, c’est un peu la double peine. Tel peuple vit sous la coupe de je ne sais trop quel taré et il faudrait en plus de ça qu’il soit isolé du monde, rayé de la carte.

Vue sur Fès au Maroc. Le Maroc une démocratie ? Allons bon !
Vue sur Fès au Maroc. Le Maroc une démocratie ? Plutôt dans une sorte d’entre-deux, je dirais.

L’exemple de la Birmanie

La première fois où je me suis posé sérieusement cette question, ce fut quand je suis allé en Birmanie en 2000. À l’époque, la Birmanie, de son nom officiel le Myanmar, était tenue d’une main de fer par une junte militaire qu’on ne saurait qualifier d’un autre nom que de despotes tyranniques. Mais soucieux, comme beaucoup, de faire entrer des devises dans leur pays, ce régime s’était décidé à ouvrir ses frontières en décrétant l’année 1997 année du tourisme.

En occident, des campagnes appelaient au boycott. Dans la mesure où Aung San Suu Kii, la leader de l’opposition démocratique se joignait à cet appel, l’ignorer semblait pour le moins déplacé. Seulement voilà, la Birmanie était sur ma route et j’avais vraiment très envie de visiter ce pays. Mais y aller, c’était mal. Moi qui aspirais, au cours de ce voyage, à être un tant soit peu vertueux, qu’allais-je faire ?

J’ai alors effectué quelques recherches, lu les arguments des pros et des anti et ai fini par passer outre les appels au boycott. Tout dollar dépensé dans les hôtels ou transports gouvernementaux allait bien évidemment en partie dans la mauvaise poche et était donc à proscrire, mais il existait également des petits hôtels ainsi que des transports privés. Évidemment, il est plus que probable que le secteur privé se devait d’arroser la junte pour pouvoir exercer ses activités. Je ne prétends pas non plus à l’objectivité. Bien entendu, mon envie de visiter le pays a fait que nécessairement, j’étais beaucoup plus réceptif aux arguments en faveur d’une visite qu’aux autres.

Un des frères moustache à Mandalay en Birmanie. Son frère était alors en prison.
Un des frères moustache à Mandalay en Birmanie. Son frère était alors en prison.

Sur place, quand j’en ai eu l’opportunité, à l’abri des oreilles indiscrètes, j’ai posé la question. Avais-je eu raison ou tort de venir ? Mes interlocuteurs étaient des personnes généralement assez éduquées avec un bon niveau en anglais et qui tiraient quelques revenus du tourisme. Ils n’en vivaient pas moins avec trois bouts de ficelle tant gagner sa dîme relevait du véritable casse-tête dans ce pays économiquement exsangue. Ils étaient unanimes, la présence des quelques touristes était pour eux une bouffée d’air frais sans oublier bien sûr les petits profits économiques qu’ils pouvaient en tirer. Ils étaient convaincus que si aucun touriste ne venait, l’occident les oublierait à nouveau comme par le passé. Ils admiraient tous Aung San Suu Kii, mais n’étaient pas d’accord avec elle sur ce point.

Visiter une dictature, ça n’est pas donner un blanc-seing à ses dirigeants

Je ne suis pas rentré de Birmanie en me disant que la junte militaire était finalement plutôt cool et n’ai pas vraiment changé d’opinion quant au président Rahmon après avoir visité le Tadjikistan, et encore moins pour l’ayatollah Khamenei en Iran, bien au contraire. Par contre, j’ai pu échanger avec une partie des Birmans, des Tadjiks et des Iraniens. J’ai pu découvrir une version de l’histoire qu’on m’offre rarement à voir à la maison.

Ces peuples, mis au banc des nations en même temps que leurs dirigeants finissent très souvent par ressentir une certaine rage et un besoin de crier au monde ce qu’ils sont vraiment. Ils ont à cœur de se montrer sous leur meilleur jour face à l’Occidental que je suis. Si je suis là, c’est que je m’intéresse à eux, et ça, ils me le rendent très souvent au centuple.

Le Laos, un pays paisible pour les touristes, mais pour le reste...
Le Laos, un pays paisible pour les touristes, mais pour le reste…

Donc on peut aller n’importe où ?

Un séjour en all inclusive à prix exorbitant aux Maldives ou au Botswana peut légitimement susciter quelques interrogations. Mais voyageant à des années-lumière de ça, j’en resterai à ma propre expérience, à savoir un voyage au contact de monsieur et madame Tout-le-Monde dans le pays visité.

Je n’en ferais certainement pas une posture, mais j’aime à croire que mes voyages, plutôt qu’un boycott, sont bien plus bénéfiques. Bénéfique pour moi bien sûr, mais également un peu je l’espère aux personnes que j’aurai pu croiser. On n’apprend à connaître l’autre qu’en le côtoyant. Évidemment, mon choix est discutable et c’est bien pour ça que j’en avance ici les raisons. Je suis loin d’avoir une position neutre, car ma curiosité me pousse indubitablement à visiter ces pays. Et quelque part, en écrivant ce billet, je ne fais sans doute qu’asseoir un peu plus cette conviction, me donner bonne conscience.

Mais il n’empêche, rien n’est jamais tout noir ni tout blanc. Les informations auxquelles j’ai accès en France ne sont qu’une version de l’histoire. Le vécu d’un voyage sur place en est une autre. Elle reste très superficielle, car je ne suis qu’un touriste de passage. Aucune de ces deux versions ne représente LA vérité, car il n’est de vérité absolue. Mais confronter les deux ne peut pas nuire et permet de se faire sa propre opinion qui sera certainement plus pertinente que les « on m’a dit que ».

La Chine, la plus grande démocratie du monde. Ah non, y a un mot de trop.
La Chine, la plus grande démocratie du monde. Ah non, y a un mot de trop.

Alors est-ce moral ? À vous d’en juger, mais pour ma part, mon choix est fait. J’exposerai dans un article à paraître plus tard la version blogueur de cette éventuelle responsabilité et les limites que je me serais fixées. Suis-je vraiment prêt à aller partout ?

Et vous, vous avez une ligne claire sur le sujet ou bien vous naviguez à vue, au gré des courants ? Avez-vous déjà renoncé à visiter un pays parce que c’était une dictature ?

Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Pour en savoir plus sur ce blog et sur moi, c'est par ici.

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