Voyager d’île en île à bord d’un navire Pelni en Indonésie

Ne voyageant jamais avec mon propre tacot ou autre caisse à savon, me déplacer est généralement synonyme d’embarquer à bord d’un train, un bus, une marchroutka, un bemo, ou tout autre véhicule dont le monde a bien voulu se pourvoir. Sauf qu’aux Moluques, ces substituts à la fainéantise de nos pieds ne vous mèneront pas bien loin, tout au plus au village d’à côté.

Dès lors qu’il s’agit d’aller d’île en île, même si les plus téméraires envisageront éventuellement la nage ou le pédalo, les feignants, dont je suis, penseront plutôt au bateau (ne me parlez pas d’avion, l’avion c’est mal !). Il y a bien ici ou là des petites embarcations en bois pour de courtes distances, mais dès lors que l’on veut se déplacer sérieusement en bateau en Indonésie, le roi des rois, ce sont les navires de la Pelni. Voici donc le récit de mes 3 traversées. Des traversées pas toujours très reposantes, mais on n’est pas non plus là pour ça, non mais ! Et comme je suis sympa, j’y ai ajouté le mode d’emploi pour organiser son voyage en Pelni.

M’enfin c’est quoi la Pelni

La Pelni (Pelayaran Nasional Indonesia) est aux mers indonésiennes ce que la SNCF est aux chemins de fer français. C’est une des dernières compagnies maritimes de transport longue distance de passagers de cette importance dans le monde. Elle exploite 25 navires de différentes tailles (de 500 à 3000 passagers). Attention, je vous ai à l’œil, on ne parle pas de bateaux, mais de navires. Car comme je l’ai appris durant mon voyage en cargo, un bateau, c’est un truc tout riquiqui. À l’exception du KFC Jetliner, ce ne sont pas non plus des ferries, car ils n’embarquent pas de véhicules.

Face à la concurrence des vols à bas coût, la compagnie est un peu à la peine depuis quelques années. Car même si voyager ainsi reste moins cher qu’un vol, c’est forcément plus lent. Mais quand on n’est pas adepte du voyage course contre la montre, c’est tellement mieux. Sans oublier que notre chère planète ne s’en porte pas plus mal, car oui, l’avion c’est mal (dit le gars qui a parcouru plus de 15 000 km en avion pour venir jusqu’ici).

Au large de Ternate
Au large de Ternate.

Ceux qui viendraient à vous raconter qu’il est dangereux de voyager en Pelni empruntent un assez gros raccourci. Certes, même s’il y a eu des progrès, les naufrages restent une réalité en Indonésie, sauf que ce ne sont pas les navires de la Pelni qui coulent. La compagnie nationale n’a en effet connu qu’un seul accident majeur en 1981, un naufrage qui a fait plus de 400 victimes. Quasiment tous les bateaux (dont voici la liste) en circulation aujourd’hui sont robustes (ils ont été construits en Allemagne dans les années 90), et n’ont pas connu le moindre naufrage. Bref, si vous vous inquiétiez quant à votre sécurité, voilà un souci de moins.

Dernière remarque, un voyage en Pelni, ça n’est pas vraiment une croisière de luxe. Oubliez La croisière s’amuse, c’est un peu plus rustique et les touristes s’y font rares, très rares. C’est avant tout un moyen de déplacement, une nécessité dans un pays comme l’Indonésie, le plus grand archipel du monde. Rien de mieux en tout cas pour qui aime côtoyer le quotidien ordinaire des locaux.

Mais je vous ai bien assez saoulé de toute cette théorie, place à la pratique. Durant ce mois aux Moluques, je me suis déplacé en Pelni à trois reprises. Enfilez vos gilets de sauvetage, la croisière commence.

Dans le sillage du Dorolonda
Dans le sillage du Dorolonda

Ternate-Ambon à bord du Dorolonda

Debout à 2 h 30 du mat. Le Dorolonda est censé arriver à 3 h au port de Ternate pour en repartir à 5 h. Comme je ne sais pas trop à quoi m’attendre, je préfère être présent à l’arrivée du navire. Même en pleine nuit, les quelques Indonésiens croisés dans les rues chantent toujours la même chanson : hello misterhow are you mister. Ces gens sont décidément désespérants. Ils pourraient au moins faire un petit effort et tirer la gueule de temps à autre, partager leur part du gâteau de la mauvaise humeur, mais non !

Le Dorolonda accoste avec un peu de retard à 4 h 30. Alors qu’on s’apprête à installer la passerelle d’accès, l’effervescence est à son comble. Une centaine de porteurs en uniforme jouent des coudes pour être les premiers à monter à bord une fois la passerelle en place. Certains l’escaladent déjà alors qu’elle n’a pas encore touché le sol. Tarzan, sort de ce corps !

Ce spectacle a indéniablement un côté burlesque, mais sa signification l’est beaucoup moins. Ces hommes jouent ainsi des coudes, car porteur n’est évidemment pas le métier du siècle. Plus ils réussiront à décharger de bagages et meilleur sera leur pécule.

Le Dorolonda est une belle bête, 150 m de long et 8 ponts pour une capacité de plus de 2000 passagers. Le Pangrango en photo en tête de cet article est en comparaison un nain de 500 places. La mauvaise nouvelle, c’est que vous ne le verrez pas, car tout à mon enthousiasme d’embarquer, j’ai profité du spectacle et oublié de le photographier ! Voilà ce qui arrive quand on préfère avant tout profiter de l’instant en direct et non pas à travers le viseur de son appareil photo.

À bord du Dorolonda

À bord du Dorolonda

 

À bord du Dorolonda

À bord du Dorolonda

À bord, c’est assez calme, bien plus que ce à quoi je m’attendais. Le navire n’est guère qu’à moitié plein. Mais si c’est si calme, comment s’occuper ? Et bien contempler la mer pardi, tout en rêvassant, avant de tressaillir à la vue de quatre dauphins jaillissants hors de l’eau. Quelques petits sauts, un clin d’œil et puis s’en vont.

Étant le seul touriste, je me suis évidemment fait rapidement des amis. Je passerai notamment des moments merveilleux avec le gang des vendeurs de café ainsi qu’avec un papi de 82 ans, ancien représentant de commerce, qui va jusqu’à Jakarta (5 jours de navigation) avec sa femme.

L’occasion également d’apprendre un peu de bahasa indonesia sous la surveillance d’un gamin de 9 ans. Attention, ça ne rigole pas, il me fait les gros yeux quand j’utilise un mot anglais alors qu’on vient de me l’apprendre en bahasa une demi-heure plus tôt. Sans doute un futur prof !

À bord du Dorolonda entre Ternate et Ambon
Des amis de 7 à 77 ans, même plus, 82 ans !
À bord du Dorolonda entre Ternate et Ambon
Le gang des marchands de café.

Mais avant tout, à bord, on prend son temps, on en profite. Le temps, ce luxe trop souvent oublié en voyage.

Nous arrivons à destination à une heure du matin. La pause sera brève, car j’embarque le soir suivant pour une nouvelle traversée, cette fois-ci en direction de Bandaneira et des îles Banda, toujours en Pelni, évidemment.

Ambon-Bandaneira à bord du Leuser

Le Leuser en partance pour Bandaneira doit appareiller à 1 h du matin. Alors que j’arrive au port à 23 h, il est déjà à quai.

Il est de taille plus modeste, 100 m de long pour une capacité de 1000 passagers. Sauf qu’il y a probablement plus de monde à bord qu’il n’y en avait sur le Dorolonda ! Les grandes salles-dortoirs sont pleines de chez pleines. Il y a bien imprimé sur mon billet un numéro de place pour un de ces matelas en skaï, mais face à tout ce monde, comment dire… Un esprit rationnel en conclut rapidement que l’hypothèse que cette suite de chiffres puisse correspondre à un lit de libre relève pour l’essentiel du burlesque. Mais tout n’est pas perdu, ce numéro pourra toujours être utile pour remplir une grille du loto.

L’hypothèse que cette suite de chiffres puisse correspondre à un lit de libre relève pour l’essentiel du burlesque

Je monte les étages de pont en pont, et non seulement c’est à chaque fois la même histoire, les dortoirs sont pleins, mais chaque mètre carré à bord est occupé, y compris dans les escaliers. Et si ça n’est pas une personne qui est allongée par terre, c’est un empilement de marchandises diverses et variées. Étant acquis que trouver une place pour la nuit à l’intérieur est assez illusoire, je sors sur une des coursives.

Le Pelni Leuser au port d’Ambon

Canot de sauvetage du Leuser

À l’extérieur, on ne peut pas parler de fraîcheur, mais retrouver le grand air, comparer à la chaleur à l’intérieur, c’est presque une bouffée d’air frais. Une chose est sûre, passer la nuit ainsi au grand air, ça fait être chouette. Pas des plus confortable, mais chouette, et c’est ça qui compte.

Sauf qu’il y a un hic, les coursives extérieures du Leuser sont tout aussi bondées qu’à l’intérieur. Sur les bancs, à même le sol, partout, des Indonésiens couchés à moitié endormis ou assis à fumer une cigarette, à discuter. Visiblement, la nuit promet d’être plus rigolote que prévu. Me voyant tourner de coursive en coursive à la recherche d’une petite place où me glisser, un jeune me dégage un emplacement devant un escalier.

Ça n’a ni la largeur ni le moelleux d’un lit king size, mais ça fera l’affaire. Et comme tout est bien organisé, il y a même des gars qui vendent des bâches en plastique, histoire de ne pas avoir à s’allonger à même le pont. Mon sac à dos en guise d’oreiller, le ronronnement des moteurs aidant, je m’assoupis.

Poc… poc… poc, le bruit des gouttes d’eau sur le plastique. Voilà qu’il pleut, et en bon débutant ès Pelni, mon carré de plancher n’est pas à l’abri, c’est ballot. Repli stratégique vers la cafétéria à l’arrière du Leuser. Il est 2 h du matin, l’heure de jouer aux petits chevaux sur une tablette avec des jeunes. Ils ne parlent pas anglais, mais ça ne nous empêche de rire. Disons que c’est surtout eux qui rient aux éclats, car mister, il est nul aux petits chevaux !

Il est maintenant 4 h. La pluie n’a pas cessé, bien au contraire. Autour du bateau, le spectacle pyrotechnique bat son plein. Peu de roulements de tonnerre, mais le ciel est zébré d’éclairs et c’est le déluge. La gentillesse des Indonésiens n’étant jamais bien loin, un des jeunes me propose de venir dormir avec sa famille à l’intérieur. Ils sont quatre avec sa femme, son oncle et sa tante et se serrent pour me faire une petite place sur leurs matelas. Il fait toujours aussi chaud dans les dortoirs, mais je suis à l’abri et vais pouvoir fermer l’œil quelques heures.

Bandaneira-Ambon

Je quitte les îles Banda deux semaines plus tard à nouveau à bord du Leuser. Mais il sera cette fois un peu moins bondé. Il y a même quelques places de libres dans les dortoirs. Mais je préfère dormir au grand air, allongé sur un des bancs en bois de la cafétéria à l’arrière. Être réveillé par le soleil au petit matin alors que nous approchons de la destination, ça vaut bien une nuit passée sur lit au peu dur.

Lever de soleil à bord du Pelni Leuser

Ambon approche

Infos pratiques

Les 10 commandements d’un voyage sur un Pelni

  • Tu chercheras les horaires sur le site internet de la Pelni. Ils ne sont disponibles qu’un mois à l’avance, mais la fréquence à laquelle un bateau débarque dans un port donné est relativement régulière. Il est donc facile de prévoir les rotations suivantes.
  • Tu achèteras ton billet dans un des ports desservis par la Pelni. Il n’est en effet pas possible de payer son billet en ligne avec une carte bancaire étrangère.
  • Réserver son billet longtemps à l’avance est inutile. Le nombre de places en classe économique semble être pour ainsi dire infini ! Il n’y a guère qu’à l’occasion de fêtes très importantes où tout le monde se déplace (comme l’Aïd el-Fitr par exemple) où l’on peut être dans l’impossibilité de trouver un billet. Acheter son billet la veille du départ et même le jour même ne pose aucun problème.
  • Lors de l’embarquement, à tes poches et tes affaires tu prendras garde. Les Pelni ont la réputation d’attirer les pickpockets. Mais nul besoin non plus de sombrer dans la paranoïa pour autant.
  • Quand on achète un billet, si on ne demande rien de plus, on a une place ekonomi, à savoir un lit dans une grande salle. Mais il est néanmoins possible sur certains navires de réserver une cabine. Il y en avait sur le Dorolonda.
  • Les dortoirs (classe économique) se présentent comme de grandes salles où des lits avec un matelas en skaï sont alignés les uns contre les autres par rangées. Comme les Indonésiens voyagent en famille, les lits sont occupés par groupes. Le numéro de couchette imprimé sur votre billet reste assez théorique. Il est peu réaliste d’en revendiquer l’usage une fois à bord. La meilleure stratégie pour trouver une place consiste à se promener tout sourire dans les travées à la recherche d’un emplacement. Certaines familles vous ignoreront, quand d’autres vous adopteront et vous feront une place, quand bien même ils ne parlent pas anglais. Il y a un rack au-dessus des lits où il est possible de poser et de cadenasser son sac.
  • Les dortoirs sont pourvus d‘une prise électrique par lit. Il est également possible de se doucher dans les sanitaires. Évidemment, ça n’est pas la douche d’un hôtel cinq étoiles, mais c’est maintenu raisonnablement propre tout au long du voyage. Idem pour les toilettes.
  • Un voyage en Pelni, c’est du all inclusive ! Les 3 repas sont en effet inclus dans le prix du billet. À ceux qui se lèchent déjà les babines, j’ajouterai que c’est un repas assez frugal composé d’un petit morceau de poisson et de riz distribué dans une barquette en plastique, ainsi qu’une petite bouteille d’eau. Tendez l’oreille aux annonces des haut-parleurs vers 7 h, 11 h et 17 h. Si le mot magique makan1manger est prononcé, il ne vous reste plus qu’à trouver où a lieu la distribution. Et même si vous ratez l’annonce, le plus souvent, un Indonésien qui se doute bien que vous ne parlez pas bahasa indonesia vous indiquera qu’il est l’heure du casse-croûte. Il est également possible d’acheter des plats au restaurant où encore des nouilles chinoises et autres friandises à la cafétéria.
  • Les navires font généralement une escale de 2 h à chaque port. L’heure indiquée sur le billet n’est pas l’heure d’arrivée, mais celle de départ. Si la mer est bonne, les horaires semblent être assez bien respectés. Ça devient évidemment plus aléatoire en cas de forte mer.
  • Quelle que soit l’heure à laquelle ton Pelni arrive, même si c’est au milieu de la nuit, il y aura de nombreux taxis et ojeks au port.

Ambon-Ternate

  • La route est desservie par le Dorolonda (2000 places) et le Sangiang (500 places) avec une rotation à peu près chaque deux semaines pour chacun d’entre eux.
  • La traversée est directe avec le Dorolonda et dure environ 20 heures. Le Sangiang fait lui quelques escales. C’est donc plus long.
  • La traversée coûte 190 000 Rp en ekonomi (classe économique).
  • À Ternate, le bureau Pelni se trouve dans le port. À Ambon, il est près du parc, Jl. D.I. Panjaitan.
  • À bord du Dorolonda, le meilleur emplacement pour être au grand air avec pas mal de place, ce sont les coursives extérieures du pont supérieur qui sont très larges.

Ambon-Bandaneira

  • La route est desservie par le Pangrango et le Leuser. Les rotations ne sont pas toujours hyper régulières, mais il y a en moyenne un navire par semaine (idem pour le retour). Il arrive également que le Tidar fasse escale à Bandaneira. Après Bandeneira, le Leuser et le Tidar vont à Tual aux îles Kei.
  • La traversée dure 12 heures à bord du Leuser (1000 places), une quinzaine d’heures avec le Pangrango qui est plus petit (500 places) et plus lent.
  • La traversée coûte 105 000 Rp ekonomi (classe économique), à comparer aux 415 000 Rp pour l’Express Bahari 2B. Le Pelni a de plus l’avantage de partir du port d’Ambon au centre-ville et pas de Tulehu comme c’est le cas pour l’Express.
  • Le Pelni répond toujours présent et est l’option la plus fiable pour aller aux îles Banda. Contrairement aux vols qui sont sans cesse annulés et à l’Express Bahari 2B dont les dates de début et de fin de saison restent assez aléatoires.
  • À bord du Leuser, les coursives n’étant pas très larges, le meilleur emplacement pour être au grand air est la cafétéria à l’arrière du pont supérieur.

D’autres routes

Évidemment, les Pelni desservent de nombreux autres ports. Si une traversée de plusieurs jours vous intéresse, il est possible d’aller de Jakarta à Ambon ou Ternate en 4/5 jours. On trouve également pas mal d’options depuis Surabaya, Makassar ou encore Manado.

Petit piège dans le moteur de recherche du site internet, le port de Jakarta s’appelle en fait Tanjung Priok et celui de Surabaya s’appelle Tanjung Perak. Quant à Manado, c’est en fait le port de Bitung à 30 km à l’est.

Et pour finir de vous convaincre, allez donc lire le témoignage de Julien qui est allé jusqu’en Papouasie en Pelni, une traversée de 7 jours. Son récit est exquis, et vous avez droit en prime à une petite vidéo en prime.

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1. manger

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Laurent

À propos de Laurent

Attiré par les destinations moins courues, en recherche perpétuelle du Kiffistan, je partage ici ma passion du voyage. J'essaye désespérément de me prendre très au sérieux, mais à ce jour, c'est un échec cuisant. Tu en sauras plus sur ce blog et sur moi dans l'à propos.